Une sportive en situation de handicap subit-elle une minorité à l’intérieur d’une minorité ? La pratique sportive lorsqu’on est handicapée, ce n’est pas une niche dans une niche. C’est un miroir grossissant des inégalités du sport français. Et souvent, les obstacles se multiplient.
Par Léa Borie.
Extrait du magazine WOMEN SPORTS N°41 juillet-août-septembre 2026
Les chiffres qui frappent Paris 2024 : un progrès historique… Mais incomplet
Les Jeux paralympiques de Paris 2024 ont battu tous les records féminins :
› 1 983 femmes engagées
› 45 % des participants étaient des femmes
› 235 épreuves féminines, un record historique
En comparaison avec précédemment :
› Sydney 2000 : 988 femmes
› Tokyo 2021 : 42 % de participantes
Mais… même aux Jeux les plus inclusifs de l’histoire, les femmes restent minoritaires
SPORT AU FÉMININ ET HANDICAP : LA DOUBLE PEINE ?
On le sait : une femme sportive est moins médiatisée qu’un homme. Et une personne sportive handicapée est moins médiatisée qu’une personne sportive valide. Mais quand les deux réalités se croisent, que reste-t-il ?
Anne Marcellini, sociologue et professeure émérite à l’Université de Montpellier, démarre par un constat statistique : « Les sportives qui vivent avec des déficiences sont minoritaires objectivement. C’est une minorité dans la minorité ». Ce n’est pas simplement une addition de discriminations, mais cela résulte de situations spécifiques. Car le sport reste historiquement construit autour de deux figures dominantes : l’homme et le corps valide. Les femmes en situation de handicap se retrouvent donc souvent à la périphérie de ces deux modèles.
1. ÊTRE VUE
La première bataille est souvent celle de la visibilité (médias, sponsors, réseaux sociaux…). Or, avant même de devenir sportive, il faut déjà oser devenir visible. Beaucoup de femmes en situation de handicap racontent avoir grandi avec une double injonction : ne pas montrer leur handicap ; et ne pas prendre trop de place.
Les Jeux de Paris 2024 ont certes marqué un tournant. Jamais autant de femmes n’avaient participé à des Jeux Paralympiques. Jamais non plus le handisport n’avait bénéficié d’une telle exposition médiatique. Les différentes catégories de handicap ont été scrutées par les Français. Anne Marcellini, sociologue spécialiste du handicap, du sport et des questions de genre, invite d’ailleurs à dépasser une lecture purement quantitative de la médiatisation. Selon elle, l’apport majeur de Paris 2024 ne réside pas seulement dans le nombre d’heures diffusées, mais dans la manière dont les athlètes ont été représentés. « Pour la première fois, des personnes concernées directement par le handicap ont été intégrées aux plateaux télé, aux commentaires et à l’analyse des compétitions, et ce dès le début des Jeux ». Le regard des autres change quand les premiers concernés prennent eux-mêmes la parole…
Mais derrière cette progression historique, les chiffres racontent une autre réalité : les femmes demeurent minoritaires dans le mouvement paralympique et restent souvent moins visibles que leurs homologues masculins. Ce qui peut s’expliquer par le fait qu’elles ont remporté moins de médailles que les hommes.
2. ÊTRE ACCOMPAGNÉE
Cette sous-représentation se répercute à tous les niveaux : dans les clubs, les médias, les postes d’encadrement, mais aussi dans l’accès aux financements. Lola Desfeuillet en a fait l’expérience. À 22 ans, la para-athlète spécialiste de saut en longueur en catégorie T38* a participé aux Jeux Paralympiques de Paris après une préparation menée sans partenaire financier. « J’ai fait les Jeux avec zéro sponsor, zéro budget », résume-t-elle sèchement. Quand on lui pose la question : exploit sportif ou défaillance du système, la sportive choisit la 2e option. Ce qui en dit long.

Atteinte de troubles de la coordination depuis sa naissance, Lola, nouvellement bordelaise, a longtemps évolué dans des structures destinées aux sportifs valides. « J’ai fait neuf ans d’athlétisme avec les valides avant de me tourner vers le para-athlétisme. » Une transition qui ne s’est pas faite par choix immédiat, aussi parce que les structures adaptées restent rares. « Souvent, il n’y a tout simplement pas assez de clubs. J’ai fait pendant un an des allers-retours entre Lyon et Valence deux fois par semaine pour m’entraîner dans la section ‘‘la plus proche’’ de chez moi. » Et encore, elle s’estime «chanceuse» par rapport à ses collègues pratiquant de l’aviron, ou encore celles déficientes visuelles, qui peinent à changer de guide quand cela devient nécessaire.
3. ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME UNE SPORTIVE AVANT TOUT
Beaucoup de championnes paralympiques racontent qu’on leur parle davantage de leur handicap, de leur résilience ou de leur histoire personnelle que de leur entraînement, de leur tactique et de leur performance. Pourquoi demande-t-on encore aux sportives en situation de handicap d’inspirer avant de performer ? Anne Marcellini le précise, ce phénomène touche aussi les hommes paralympiques. Mais chez les femmes, il s’ajoute à tous les stéréotypes déjà présents dans le sport féminin.
Leur médiatisation s’accompagne encore souvent d’un récit particulier. Les performances sont fréquemment racontées à travers le prisme du courage, de la résilience ou du dépassement de soi. « Comme une sorte de besoin de faire une figure médiatique qui ait du sens, articulant la figure souffrante et la performance triomphante », analyse la sociologue. La question n’est peut-être plus de savoir si les sportives handicapées ont leur place. Mais plutôt pourquoi le handisport et le sport adapté féminins restent encore si souvent absents de notre regard collectif.
* T38 : athlètes dont le mouvement présente une asymétrie et une coordination légèrement réduites des mouvements musculaires.












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