Le désert n’aime pas les spectateurs. Il faut s’y immerger, s’y frotter, accepter sa dureté pour comprendre ce qu’il révèle. Et cette année encore, pour sa 5e édition anniversaire, le Trek’in Gazelles, trek 100 % féminin, sans GPS, sans chrono, sans bruit autre que celui du vent, a réuni 420 femmes, âgées de 17 à 75 ans, venues écrire dans le sable quatre jours d’effort, d’entraide et de solidarité. Quatre jours d’une aventure hors du monde, pour un total de 30 000 km parcourus et 3 673 balises validées, transformées en 18 365 euros reversés au Secours Populaire. PAR RUBEN DIAS. Extrait du WOMEN SPORTS N°39.

Derrière les chiffres, il y a les visages. Derrière les classements, il y a les voix. Et derrière la course, une journée. Une journée entière, que beaucoup d’entre elles attendent depuis le début de la compétition lundi, l’étape des dunes. « Nous avons vu beaucoup de sable depuis le début, mais là, être au milieu, grimper ces dunes, on a hâte » entend-on souffler. Depuis la veille au soir jusqu’au dîner final, c’est cette journée-là que nous allons vous raconter.
La veille – 21 h 10, tout commence avant l’aube
La tente 52 est éclairée par une lampe frontale posée à même le sol. Trois silhouettes penchées au-dessus de deux cartes semblent reconstituer un puzzle que personne, en dehors d’elles, ne comprendrait. Claire, 46 ans, pédiatre ; Alexandra, 45 ans, pédiatre également ; et Caroline, 43 ans, médecin, y sont plongées quand on vient les interrompre.
« On avait appris ça au stage de navigation, heureusement, » souffle Claire, règle à la main. Leurs gestes sont méthodiques : reporter les points obligatoires, calibrer les caps, décider d’aller conquérir ou non les balises bonus. « On fait double, voire triple vérification quand on est fatiguées, » ajoute Caroline, un sourire tiré par les heures déjà accumulées.
Sur une autre carte, les reliefs s’étalent comme des rides. « Il faudra décider : traverser ou contourner ? » murmure Alexandra. Contourner, c’est perdre du temps. Traverser, c’est gagner du respect, surtout. Dans le bivouac, d’autres équipages préparent aussi leur bataille du lendemain. On entend des éclats de rires, parfois des soupirs, un peu d’appréhension. Car l’étape du lendemain porte un nom qui, même dans un bivouac habitué à l’effort, déclenche toujours quelques regards inquiets : les dunes. Demain, le sable dictera les règles.
8h07 – Le départ
Le soleil a cette façon bien à lui de dire bonjour. En quelques minutes, la fraîcheur de la nuit s’efface et le désert passe en mode four. Pour s’échauffer, les gazelles peuvent compter sur une équipe dévouée et une musique bien trop forte. « C’est pour bien les réveiller » s’en amuse Nathalie, membre du staff. Mais elle aussi s’amuse un peu « oh c’est ma chanson ça », s’éloigne-t- elle en rejoignant les athlètes.
Devant nous, l’équipage 53, Daisy, Sylvie et Tanya, avance d’un pas encore léger, même euphorique. « Excitées ! » lance Daisy, sourire franc. « Ce qu’on attend aujourd’hui ? D’arriver. Les trois. En un seul morceau si possible (rires), ensemble. » La dune légendaire, celle dont tout le monde parle depuis des jours, flotte dans les conversations comme une montagne mythique. « On sait que ça va être magnifique, » dit Sylvie, « mais aussi fatigant. On navigue entre les deux. » Beau- té et douleur, silence et souffle court, contemplation d’un paysage unique et dépassement, la dualité qui donne tout son charme à cette épreuve.
9h02 – La fougue et l’expérience
L’équipage 25 constitué de Corinne, Cécile et Christelle arrive à grands pas au premier drapeau. Quelques cailloux rendent le terrain ferme. Mais bientôt ce sera fini. On remarque les reliefs au loin, ils ne sont plus qu’à quelques centaines de pas. « On a bien dormi, on est d’attaque ! » Les dunes ? Pas de stress, jurent-elles. « On a fait le rallye l’an dernier. On sait qu’on va en chier, mais on y va tranquillement. » Ces femmes-là ne bluffent pas. Elles parlent vrai, sans emphase. « C’est la dernière journée. Il faut profiter. » Le vent se lève déjà, promet- tant un mélange de chaleur et de particules dans les yeux. La journée sera longue.

9h48 – L’euphorie du sommet
Sur la crête d’une dune, les silhouettes se devinent à peine, découpées par la lumière. L’équipage 117 — Charlotte, Sophie et Caroline — redescend, jambes tremblantes mais l’œil vif. « Revigorées ! » s’exclame Laurence. « En haut, c’est incroyable… même si chaque montée est dure, trop dure », souffle-t-elle. Un peu plus loin, un grain de sable saute dans la boussole ; la scène semble presque métaphorique. « Si j’avais une baguette magique ? » rigole Marie-Cécile. « Une planche, comme celle dans Retour vers le futur ! » L’idée fait rire l’équipe entière. Un rire au souffle court, mais un rire quand même. Nous avons bien vérifié mais non, pas d’hoverboard dans notre sac, désolés Marie-Cécile.
10h11 – Marcher pour toutes celles qui ont dû arrêter
Julie, Marina et Murielle marchent sans se presser. Mais elles enchaînent les dunes. Pas par manque d’envie, mais parce que leur moteur n’est pas le même que celui des autres. « Nous, le sable… on se pose dessus pour bronzer normalement. » La phrase déclenche un éclat de rire. Mais derrière le rire, il y a un sens profond : « On marche pour toutes les filles qui ont dû arrêter. On marche pour que les gens soient fiers de nos couleurs. On marche pour notre île, La Réunion ! » Il y a dans leurs mots une fierté tranquille, celle qui ne cherche pas la gagne mais l’accomplissement. Et comme l’équipage 96 le dit si bien :«On a pris le départ. On prendra l’arrivée. »
10h50 – Ravitaillement : Boire sans soif
Le désert de novembre est traître : il fait chaud, oui. 35°C aujourd’hui. Mais le vent empêche de ressentir la transpiration. La déshydratation avance masquée. À l’ombre du ravitaillement, un équipage se fait gentiment rappeler à l’ordre par une membre du staff :
— Vous avez bu ?
— Oui, oui !
— Et vous avez eu besoin de faire pipi ? — Euh… non.
— Alors vous n’avez pas assez bu.
Les trois femmes baissent les yeux, rient un peu, et attrapent leur banane et leur bouteille comme pour dire « c’est bon vous avez gagné ». Plus loin, pendant que le vent souffle et fait s’envoler le sable, les 29 dégustent quelques barres. « Il y a de sacrés lieux ici. Mais on n’apprécie pas que la vue » lance Agnès. « Quel plaisir d’arriver au ravitaillement. C’est tout ce que j’aime » s’exclame Hélène. Au milieu des fruits, Madeleine a fait son choix : « Ce que j’aime ici ? Le chocolat. » Simple, sincère. Parfois, pour se sentir requinquée, du chocolat suffit.
La confiance comme boussole
Annabelle, infirmière nantaise, marche aux côtés d’Élisabeth et Céline pour l’équipage 41. Leurs pas sont assurés, leurs points mieux préparés qu’aux premiers jours. « On se contrôle mieux, on vérifie, on se fait confiance maintenant », explique Céline. Dans le désert, la confiance est un carburant. Elle fait marcher plus loin qu’un litre d’eau. Le vent danse sur les crêtes, les grains de sable volent autour d’elles, « c’était magnifique, » souffle Annabelle. La beauté est déjà une récompense en soi.
12h22 – Pause déjeuner : le repas qui dit « déjà la moitié »
L’équipage 128 déplie son repas sous l’un des rares coins d’ombre. Au menu : salade de légumes et thon, compote, bonbons, pain suédois. « C’est dégueulasse ? » « Non, aujourd’hui ça va ! » éclatent de rire Nadège et Maeva. Dans leurs yeux, on lit surtout le soulagement de poser le sac. « Le repas, c’est la parenthèse. Ça dit qu’on a déjà fait la moitié. Puis manger avec cette vue… C’est pas tous les jours donc on profite ». Elles resteront là bien 45 minutes. Autour, certaines en- lèvent les chaussures, d’autres se font soigner, toutes soufflent. Le désert leur laisse quelques minutes de répit.
13h39 – L’épreuve la plus redoutée
« J’avais peur », avoue Jeanne de l’équipage 6. « Vraiment peur. On s’enfonce dans le sable, pour faire un pas on doit en faire quatre ou cinq. Et encore, c’est quand le vent et la douleur ne nous font pas reculer ! » Mais la peur, dans le désert, se transforme vite en fierté. « Finalement ça passe », renchérit Karen. « On est en- traînées. » Elles visent la 50e place, et après un premier jour brillant, l’enjeu a changé : maintenir la 13e. « On est capables, » répète Sylvie, comme un mantra. Et elles le prouvent, pas après pas.
La stratégie comme arme secrète
Agnès, Catherine et Rachel observent une dune géante, haute comme une muraille de sable. « Le mur nous faisait peur, » reconnaît l’équipage 133. Devant elles trois chemins. D’abord celui qui parait le plus dur. Un véritable mur au dénivelé qui ferait pâlir le Mont-Ventoux. Et deux autres chemins qui semblent plus abordables. En coeur, elles décident pourtant d’affronter le premier.
Pourquoi ? Pour la stratégie. « Ce check- point vaut plus de points, et surtout, il nous fera sortir des dunes plus vite. Je pense que derrière on aura beaucoup plus de plat. On souffre d’abord, pour être plus tranquilles ensuite » À côté de nous, l’un des chauffeurs en doute. « J’ai vraiment peur qu’elles ne soient déçues une fois en haut » chuchote-t-il, pour ne pas influencer les autres teams. Elles s’y engagent, droites comme des funambules sur une corde de sable.
14h49 – La joie pure de l’équipage 123
Sylvie, Delphine et Agnès rayonnent. « On est super heureuses d’être là ! » La phrase claque comme un drapeau dans le vent. Elles savaient que les dunes se- raient difficiles, « on ne s’attendait vraiment pas à avancer aussi vite. » Le désert surprend. Parfois dans le bon sens.
Quand le cœur pousse le corps
Au sommet d’une dune, trois femmes fondent en larmes. Sonia, Aurélie et Karine n’ont qu’un mot : « Fierté. » « On est des warriors, » crient-elles une fois tout en haut. Et aucune rai- son d’en douter. Elles portent une cause : l’épilepsie. « La fille de Karine vit avec ça depuis sa naissance », nous confie l’équipage 37 avant de fondre instantanément en larmes. D’un seul coeur. Cette montée-là, « c’est notre façon de symboliser des années de combats quotidiens. » Le désert renvoie tout, la souffrance et la force.
16h01 – Un scarabée dans la poche
Stéphanie de l’équipage 101 porte un petit scarabée. Un cadeau, « un sou- venir d’un voyage en Égypte avec ma mère ». Une nouvelle fois c’est l’émo- tion qui prend le pas. Elle y croit, dur comme fer. Quand on lui demande si ce porte-bonheur l’aide, ses yeux s’em- buent une nouvelle fois. « Oui… à finir. » Lâche-t-elle avant d’être enlacée par ses copines.
16h35 – Retour à l’équipage 25 : la fatigue heureuse
« Très fière, » dit Cécile.
« Un peu fatiguée, » ajoute Corinne.
« Mais fière. »
Elles sont surprises : « Aujourd’hui, c’est plus facile ! » L’excitation, c’est la perspective de l’arrivée qui les porte, « on y est presque, ça va peut-être commencer à tirer sur les derniers kilomètres », rient- elles.
17h29 – L’arrivée : un mélange de larmes de joie et de douleur
‘La course s’est bien passée ?’ « Ça dépend pour qui (explosion de rires). Sé- verine a très mal au pieds, nous confient Élodie et Olivia de la team 98. Il a fallu serrer les dents pour terminer. » Pour elles, il est enfin l’heure de profiter, « on va danser, chanter, penser à nos enfants et nos maris… »
Anne, Gaëlle et Claire (équipage 78), arrivent bras dessus bras dessous. Elles ont levé 3 000 € pour l’association Imagine For Margot, qui finance la recherche contre les cancers pédiatriques. « On est fières d’être allées au bout, physiquement et moralement, » dit Anne. « On l’a fait quoi ».
Leur force ? « On a des niveaux sportifs différents, mais on a eu une cohésion… Il a fallut s’accepter tels qu’on est et chacune est allée au-delà d’elle-même. » La course leur donne encore plus raison. « Ça s’est bien passé niveau balises, nous ne nous sommes pas blessées, donc que du bonheur » lance Gaëlle. De son côté, Claire n’en revient pas: «Il y a eu quoi ? 85 kilomètres en 4 jours, c’est bien ça ? Waouh. »
« On ne rallume pas les téléphones. Pas maintenant. Pas encore. » Au final, la coupure aura été une guérison. Dans un monde saturé, elles ont respiré autrement.
Enfin au bivouac
Le bivouac bruisse comme une ruche. Celles qui boitaient ce matin sautillent presque. Celles qui pleuraient à midi éclatent de rire autour d’un couscous royal. Une tempête de sable s’invite, mais personne ne bronche. Elles dansent, chantent, s’étreignent. Sous la tente de massages, on soupire de soulagement ; au médical, on souffle ; à la douche, on renaît. Et puis vient le moment le plus intime : celui des lettres.
Les lettres, 500 caractères qui bouleversent
Elles n’ont pas leurs téléphones. Elles n’ont pas WhatsApp. Elles n’ont pas de réseaux sociaux. Elles n’ont pas la possibilité d’appeler. Les athlètes reçoivent des lettres par mail. 500 caractères maximum. Alors, ici, les mots retrouvent leur poids d’origine.
Christelle (équipage 72) :
« C’est de l’encouragement, de la chaleur humaine… ça reconnecte. Il y a un peu de reconnaissance par rapport à tout ce qu’on fournit, aux efforts qu’on fournit… »
Certaines lettres font sourire :
« Comment on démarre la machine à laver ? »
« Je mange une crème au chocolat en regardant la télé. »
Les hommes restés à la maison inventent leur propre aventure.
Florence (équipage 5) : « Si j’avais eu mon téléphone le premier soir, j’aurais demandé à mon mari de venir me cher- cher », en rigole-t-elle. Avant de craquer. « J’ai 10 petits-enfants… ils me disent des choses qu’ils ne m’ont jamais dit en face à face. Qu’ils m’aiment, qu’ils sont fiers de moi, que je leur manque… » Sous la tente courrier, le silence, per- sonne ne retient son émotion. Cinq personnes, cinq paires d’yeux rouges. Foutue poussière dans l’œil…
Le dîner, le bouquet final
Le buffet est un enchantement : cous-cous, kefta, tajine poulet–patate douce, batlava, cornes de gazelle, aubergines frites, soupe au curcuma, matlouh… Les tables débordent autant que les cœurs. Certaines partent se coucher tôt. D’autres prolongent la fête. Toutes savent qu’elles viennent de vivre quelque chose qui ne se raconte qu’à moitié — l’autre moitié se ressent. Dans le vent du désert, un murmure revient partout : « Gazelle un jour… gazelle toujours. »
Ce que le désert leur a appris
Il a appris à marcher sans GPS. À faire confiance à une boussole, et à une équipe. À accepter le doute, le sable dans les chaussures, le vent dans les yeux. À lire une lettre comme on lit un trésor. À découvrir que la solidarité n’est pas un slogan mais une main tendue : pour prêter une pile, partager une barre, offrir un mot. Il leur a appris qu’on peut parcourir des dunes et des montagnes, ramasser 8 300 litres de déchets, offrir des dons matériels à Cœur de Gazelles, avancer pour une cause, pour une fille, pour une île, pour soi. Il leur a appris que dans chaque femme sommeille une guerrière, une stratège, une aventurière, une amie, une sœur.
Et c’est peut-être pour cela que l’équipage 111, vainqueur pour la deuxième année consécutive, résume mieux que quiconque ce trek unique au monde : un pas après l’autre. Une équipe avant tout. Et un cœur grand comme le désert.











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