À 21 ans, l’un des plus grands espoirs du football français a fait sa valise pour l’Arabie saoudite, après avoir connu les clubs de Lyon, de l’AC Milan et de Bordeaux. Un choix qui a surpris, parfois crispé. À Riyad, sous le maillot d’Al-Nassr FC, Nesrine Bahlouli avance pourtant avec une idée fixe : construire, durer, laisser une trace. Et ne jamais trahir la petite fille qui jouait jusqu’à la tombée du jour. PAR RUBEN DIAS. Extrait du WOMEN SPORTS N°40.
Le sable garde les pas, mais le vent les efface vite. C’est peut-être pour ça qu’elle est partie là-bas. Pour voir si son nom tiendrait. Pour écrire sur un terrain neuf, encore un peu vierge, un football féminin qui cherche ses contours et ses héroïnes. À 21 ans, quitter la France, quitter l’Europe, quitter le confort des grands clubs pour rejoindre l’Arabie saoudite, il fallait oser. Elle l’a fait sans fracas.
« C’était très réfléchi. Je me suis posé beaucoup de questions, mais au fond je savais que c’était le bon moment. Je voulais un projet différent, un défi. Je voulais être dans une équipe qui veut construire et laisser une trace. »
Écrire l’histoire sur un livre blanc
Laisser une trace. Elle répète souvent ces mots. Ils ont la densité d’un serment. À iyad, sous les couleurs d’Al-Nassr FC, elle découvre un championnat en construction. Des tribunes encore timides. Des regards curieux. Des petites filles qui se rapprochent des barrières à la fin des matches. Elle comprend vite qu’elle représente d’avantage qu’un numéro sur une feuille de match.
« On prend en compte le fait qu’on est en train d’écrire une histoire sur un livre blanc. On participe vraiment à quelque chose et on en est toutes conscientes dans l’équipe. » Un livre blanc. L’image est belle. On image ses crampons comme des stylos. Bien avant Riyad, il y avait les terrains de quartier. Le goudron qui chauffe l’été. Les cages sans filets. Et cette enfant qui restait dehors quand les autres rentraient dîner.
« Elle cherchait simplement le plaisir », dit-elle en souriant. « Petite, je jouais parce que j’aimais ça. Le ballon me rendait heureuse. Je pouvais rester des heures dehors sans voir le temps passer. Il n’y avait rien d’autre que l’amour du jeu.»
On la voit, cette gamine. Les genoux râpés. Les lacets défaits. Le ciel qui de- vient rose au-dessus des immeubles. Elle ne cherchait pas la performance. Elle cherchait cette sensation très précise : le ballon qui colle au pied, le monde qui s’efface.
Le poids des attentes
Puis les regards ont changé. Les éducateurs ont chuchoté. On a parlé de phénomène. De prodige. D’avenir du football féminin français. À Lyon, son nom circulait déjà dans les couloirs du centre de formation de l’Olympique Lyonnais.
« On parlait beaucoup de moi, j’étais souvent surclassée avec des joueuses plus âgées. Très tôt, j’ai compris qu’on attendait quelque chose. Mais je ne l’ai jamais vécu comme un poids. Au contraire, ça m’a boostée. Je me suis dit que si on croyait en moi, je devais travailler encore plus. Ça a nourri ma détermination. »

Il y a des épaules qui se courbent sous l’attente. Les siennes se sont redressées. À l’OL, elle s’entraîne avec les garçons. Le rythme est plus brutal. Les contacts plus francs. Les erreurs se paient cash. Personne ne l’épargne.
« C’était une expérience incroyable. Avec eux, il n’y avait pas de traitement spécial : soit tu es au niveau, soit tu ne l’es pas. Et puis j’ai des frères, donc j’avais l’habitude de jouer avec des garçons. Ça m’a appris que ma place n’est jamais acquise. Sur le terrain, le respect se gagne. »
À 22 ans, elle parle déjà de patience, avec une gravité tranquille. « En arrivant à Al-Nassr, j’ai compris quelque chose. Le talent peut ouvrir une porte, mais seul le travail et la patience permettent de rester. Il y a des périodes où il faut accepter que ça aille moins vite, apprendre, patienter. C’est là que tu comprends que le travail paie plus que le talent. »
On sent la maturité, et en même temps une jeunesse intacte. « Oui, je suis encore jeune, j’ai 22 ans. Sur le terrain je comprends vite, j’ai cette facilité. Mais dans la vie, j’apprends encore tous les jours, parfois avec des erreurs. Le football m’a obligée à mûrir plus vite, mais la femme que je suis est encore en évolution. »
Milan, Bordeaux : grandir
Avant Riyad, il y a eu l’Italie. Milan. Les façades ocre, la pluie fines, les entraînement plus tactiques. Elle porte le maillot de l’AC Milan Women et découvre un autre football. « À Milan, j’ai appris à défendre. À Lyon, certaines. » choses passaient naturellement. En Italie, il fallait être plus rigoureuse, travailler davantage. Je suis une footballeuse plus complète grâce à cette expérience. »
Son début de carrière ressemble à une valise qu’on n’a jamais vraiment le temps de poser : Lyon, Milan, Bordeaux. Des transitions rapides, parfois abruptes. Elle hausse légèrement les épaules « Quand on signe dans un club, c’est pour y rester. Mais parfois, savoir partir est aussi une preuve de maturité. Ça peut être bon pour le collectif et pour soi. Pour moi, ces choix ont toujours été en accord avec mes ambitions sportives. Il y a eu des moments compliqués, mais je savais où je voulais aller. Je ne me laissais pas le temps de douter trop longtemps. Et je n’abandonne pas. »
« Déjà, Al-Nassr est devenu ma safe place. On est une équipe très soudée, on vit tous ensemble sur le côté sportif et sur le côté privé, on se voit sur et en dehors du terrain. »
En Arabie saoudite, elle a trouvé son collectif. Mais aussi la chaleur humaine. « Les moyens, la structure, le niveau aussi… parce que même si le championnat est en construction, on a vraiment de très bonnes joueuses saoudiennes. Par contre, humainement, j’ai été touchée. Les gens sont très chaleureux. On m’a accueillie avec générosité. On m’a mise dans de très bonnes conditions. Ça compte énormément », dit-elle avec gratitude.
Elle évoque aussi la responsabilité d’être un « modèle ». « Tu représentes un club, tu représentes ses valeurs, tu représentes aussi ses sponsors. Il y a aussi les petites filles qui regardent. On doit être à la hauteur dans notre attitude, notre travail, notre comportement et surtout sur les réseaux sociaux ». À 22 ans et parle déjà comme une capitaine.
« Sur le terrain, il y a l’intensité. Et puis, dans le vestiaire, on est entre nous. En dehors, je suis plus calme, plus réservée. J’ai un cercle privé très restreint. Il ne change pas, et ça me permet de garder les pieds sur terre et de ne pas devenir quelqu’un d’autre. »
Ne jamais trahir la petite fille

Quand on lui demande à quoi ressemblera la femme de 30 ans, elle prend quelques secondes « Disons qu’à mon âge, j’aimerais qu’on dise de moi que je suis une femme juste, en accord avec ses valeurs. J’aimerais qu’on dise de moi que je parle peu mais que j’agis, et que je ne me suis jamais trahie. Une footballeuse légitime qui aura construit quelque chose et laissé une trace. »
Encore cette trace. Elle revient comme un refrain. « J’aimerais aussi développer différents projets professionnels à côté du football. Et surtout, j’aimerais m’engager auprès des jeunes filles. Si je peux ouvrir des portes, j’aimerais pouvoir être utile. » Alors on imagine une petite fille, quelque part, devant un écran. Peut-être à Lyon. Peut-être à Riyad. Elle regarde Nesrine Bahlouli courir, dribbler, lever la tête. Elle se demande si c’est possible, pour elle aussi. Nesrine répond sans détour :
« Je lui dirais de ne jamais abandonner. Même quand c’est dur. Même quand on échoue. Même quand on lui dit d’arrêter. Crois en toi. Travaille. Fais ce que tu aimes. Mets des œillères. N’écoute personne, sois toi-même et ne jalouse personne, chacune son rythme. Si tu restes déterminée, un jour ça paiera. Et surtout, ne trahis jamais la petite fille que tu as été. »
Dans le sable de Riyad, les traces s’effacent vite, dit-on. Les siennes s’accrochent. Elles racontent une joueuse qui a choisi le large quand on l’attendait au port. Une gamine qui jouait pour le plaisir et qui joue encore, au fond, pour la même raison. Tant que cette joie têtue ne la quitte pas.





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