Pendant longtemps, on leur a demandé d’encaisser. Aujourd’hui, on commence enfin à écouter les sportives. Cycles menstruels, blessures spécifiques ou plus fréquentes, troubles alimentaires, fatigue «invisible»… la médecine du sport découvre peu à peu ce qu’elle a longtemps ignoré : le corps féminin n’est pas un clone du corps masculin. OK, mais après ?
Par Léa Borie.
Extrait du magazine WOMEN SPORTS N°41 juillet-août-septembre 2026
« Faire comme les hommes » : le plus grand malentendu du sport féminin
Le paradoxe est cruel. Les sportives de haut niveau ont longtemps dû prouver qu’elles étaient capables de faire exactement comme les hommes… dans un système qui connaissait très mal leur physiologie. « Pendant longtemps, la plus grosse erreur a été d’entraîner les femmes comme les hommes », résume sans détour Martine Duclos, endocrinologue et cheffe du service médecine du sport au CHU de Clermont-Ferrand. Pendant des décennies, la norme était simple : mêmes charges, mêmes protocoles, mêmes volumes d’entraînement. Le corps féminin devait s’adapter.
Pour Sandrine Gruda, basketteuse olympique devenue coach exécutif, le sujet est plus complexe encore : « Le sport est un milieu masculin. Il y a une majorité d’hommes aux commandes. Il faut déjà accepter ça. Comme dans l’armée ou auprès des pompiers. C’est un fait. On ne change pas un système du jour au lendemain. Quand on s’y engage aujourd’hui, ce dans 5 ans ou 10 ans, c’est maintenant. En revanche, on peut faire des adaptations individualisées. » Ce qui a pu être son cas lorsqu’elle a annoncé à son coach souffrir d’endométriose, avant de prendre part à une campagne nationale au sujet de cette affection gynécologique chronique.
Derrière le débat idéologique existe une réalité très concrète : les sportives ont souvent appris à performer dans des environnements qui n’avaient tout simplement pas été pensés pour elles. Et parfois, le problème dépasse même la physiologie. « Les femmes ont souvent quasiment les mêmes charges d’entraînement que les hommes… mais beaucoup doivent aussi travailler à côté, car elles n’arrivent pas autant que les hommes à vivre de leur sport, comme dans le foot ou le rugby par exemple », rappelle Pr Martine Duclos. Autrement dit : même entraînement, moins de récupération, moins de moyens, moins de temps. Le résultat ? Une accumulation silencieuse.
Quand le corps parle… il est souvent trop tard
Le genou ne ment jamais. Les ruptures du ligament croisé antérieur (LCA) sont devenues l’un des symboles de cette tentative d’adaptation. Mais contrairement à certaines idées reçues, « le problème n’est pas hormonal », tranche Martine Duclos. « Il y a une anatomie différente du genou entre un homme et une femme, mais surtout un déséquilibre musculaire entre quadriceps et ischio-jambiers chez la femme. » La bonne nouvelle, c’est qu’on sait désormais agir. Travail des ischio-jambiers, réception, équilibre, renforcement des moyens fessiers. « Quand ces programmes sont appliqués, on diminue significativement le risque », explique-t-elle.
Mais le problème dépasse largement les LCA. Fatigue chronique, fractures de fatigue, blessures à répétition, troubles du sommeil… Le corps parle souvent bien avant la catastrophe. Encore faut-il (pouvoir) l’écouter. Or, beaucoup de sportives ont appris l’inverse. La double médaillée olympique et meilleure marqueuse de l’histoire de l’équipe de France
de basketball, Sandrine Gruda, raconte son parcours face à la douleur : « Pour moi, il a fallu faire le chemin inverse : comprendre que ce que je ressentais n’était pas normal. » Atteinte d’endométriose, elle explique avoir longtemps développé une tolérance extrême à la douleur. « On m’a déjà demandé comment j’avais fini un match avec un ligament arraché à la cheville. Ma réponse était simple : j’avais l’habitude [d’avoir mal]. »
Règles, hormones : on commence enfin à poser les bonnes questions
Longtemps, le cycle menstruel est resté un non-sujet. Ou plutôt : un sujet privé. Aujourd’hui, il est entré progressivement dans les staffs. Mais avec prudence. « On ne peut pas dire qu’il existe une phase du cycle où le risque de blessure augmente objectivement », précise Martine Duclos. En revanche : « lorsqu’il existe un syndrome prémenstruel important, des douleurs, de la fatigue ou des règles douloureuses, il faut absolument en tenir compte. »
Sandrine Gruda reste pourtant prudente sur l’enthousiasme actuel : « On parle aujourd’hui du cycle. Mais avant même de parler d’endométriose, le sujet des règles lui-même n’est toujours pas abouti. » Car mesurer n’est pas agir. « On fait des tests, dit-elle. Mais qu’est-ce qu’on met réellement en place derrière ? » Question inconfortable. Question centrale.
Le piège invisible : performer… en se détruisant
C’est probablement le sujet le plus difficile à voir. Et souvent le plus dangereux. Le RED-S (déficit énergétique relatif dans le sport) reste largement sous-diagnostiqué, « encore sous-estimé » d’après Martine Duclos.
Le signal d’alerte le plus évident ? Les règles qui disparaissent. « Dès qu’elles commencent à s’espacer, il faut réagir. » Parce qu’après viennent les conséquences : perte osseuse, fractures, baisse de performance, fatigue chronique… Certaines disciplines restent particulièrement exposées : cyclisme, sports esthétiques, disciplines à catégories de poids. « Quand la performance dépend du poids, le risque augmente énormément », résume la professeure.
Pour Meriem Salmi, préparatrice mentale et ancienne responsable du suivi psychologique à l’INSEP, la question alimentaire dépasse largement l’assiette. « Les troubles alimentaires s’accompagnent fréquemment d’un sentiment de honte, qui favorise les conduites de dissimulation et de silence. Cela explique que certains athlètes mettent des années avant d’oser en parler ou de solliciter une prise en charge. » Le problème n’est pas seulement médical. Il est culturel.
Le corps invisible : périnée, fatigue mentale…
Certaines douleurs ne se voient pas. C’est le cas lorsqu’on parle du périnée, par exemple. Sujet souvent encore absent des conversations sportives. Adèle Bouscasse, fondatrice de Maholi, spécialisée dans les solutions de cryothérapie périnéale, observe une évolution : « Pendant longtemps, parler du périnée était réservé à la grossesse. Aujourd’hui, les femmes veulent comprendre cette zone, prévenir, récupérer, soulager. »
Mais le grand angle mort reste peut-être ailleurs. Dans la tête. « La fatigue mentale reste encore très sous-estimée », affirme Meriem Salmi, connue comme la «psy des champions». « La fatigue mentale obéit à des mécanismes neurobiologiques différents de la fatigue musculaire. C’est pourquoi une sportive peut continuer à s’entraîner alors que ses capacités attentionnelles, décisionnelles et émotionnelles sont déjà altérées, tout en éprouvant une forte culpabilité à l’idée de s’accorder du repos. »
Le vrai changement n’est peut-être pas médical
La science progresse rapidement. « Il y a dix ans, moins de 10 % des recherches concernaient les femmes », rappelle Martine Duclos. Aujourd’hui, « on voit clairement que les femmes ne répondent pas comme les hommes. » Mais entre savoir et appliquer, il reste un gouffre.
La prochaine révolution ne sera pas technologique, mais culturelle, selon Meriem Salmi. « Les connaissances scientifiques sur le fonctionnement du cerveau, des émotions et de la performance existent. Le défi est désormais de les intégrer dans l’accompagnement des athlètes. »
Sandrine Gruda résume peut-être le défi mieux que personne : « Le plus important, ce n’est pas de changer tout un système. C’est d’être suffisamment intelligent pour adapter le système à la personne. » Pendant longtemps, les sportives ont appris à supporter. Le vrai progrès commence peut-être quand elles n’ont plus besoin de le faire.
Santé du sport : le corps ne manque pas de volonté, il manque parfois de ressources
Pendant longtemps, lorsqu’une sportive ralentissait, on lui demandait souvent d’accélérer. Fatigue, récupération difficile, blessures à répétition, disparition des règles : autant de signaux que l’on a parfois interprétés comme un manque de mental ou de travail. Pour Loïc Sanner, docteur en pharmacie spécialisé en micronutrition, le problème est souvent ailleurs. Car aujourd’hui, les experts en sciences regardent aussi ce qui se passe avant la blessure : sommeil, récupération, équilibre nutritionnel, disponibilité énergétique ou encore fatigue chronique. Un changement de regard auquel participe également la micronutrition.
PAR LÉA BORIE, AVEC LABORATOIRE MICROÉQUILIBRE
On cherche souvent le produit miracle alors qu’il faudrait d’abord comprendre ce qui se passe. Certaines problématiques restent largement sous-estimées chez les femmes sportives, notamment ce que l’on appelle la « triade de l’athlète féminine ». Lorsque les règles disparaissent, ce n’est jamais un détail. Cela révèle souvent un déséquilibre plus profond. Tout est lié. La difficulté est que ce sujet touche à l’intime : alimentation, rapport au corps, fatigue chronique, pression de performance… On ne résout pas ces situations avec une gélule. Cela demande parfois des mois de dialogue, de compréhension et d’accompagnement.
La plus grande avancée des dernières années, d’après Loïc Sanner ? Le corps féminin commence enfin à être étudié pour lui-même. Pendant longtemps, le sport et la performance ont été pensés à partir de modèles masculins. Aujourd’hui, on progresse parce qu’on commence enfin à considérer les spécificités féminines comme des sujets scientifiques à part entière.
La triade féminine
Elle associe 3 signaux d’alerte, souvent liés entre eux : sous-alimentation par rapport aux dépenses énergétiques, troubles du cycle menstruel (règles irrégulières ou absentes) et fragilité osseuse, pouvant conduire à des fractures de fatigue.
Décrite dès les années 1990, cette triade est aujourd’hui considérée comme l’une des premières alertes du déficit énergétique relatif dans le sport (RED-S). Lorsque l’organisme ne reçoit plus suffisamment d’énergie pour couvrir à la fois l’entraînement et ses fonctions vitales, il commence à « économiser » : les cycles se dérèglent, la santé osseuse se fragilise et la performance finit elle aussi par chuter.
Sandrine Gruda : « Dans le sport, on est encore en train de convaincre »
AUJOURD’HUI, VOUS ÊTES PASSÉE DE L’AUTRE CÔTÉ, COMME COACH EXÉCUTIF. QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LE SPORT DE HAUT NIVEAU AVEC CE RECUL ?
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est qu’il existe des méthodes, des outils, des accompagnements qui sont déjà utilisés ailleurs… mais pas forcément dans le sport. Dans les grandes entreprises, les dirigeants sont accompagnés, parfois depuis longtemps. Dans le sport, on est encore en train de convaincre qu’un psychologue, un coach mental ou un accompagnement spécialisé ont leur place dans un staff.
QU’EST-CE QUI VOUS SURPREND LE PLUS AUJOURD’HUI ?
On fonctionne encore beaucoup avec des profils hybrides : le coach sportif fait aussi un peu coach mental, un peu accompagnant, un peu tout. Moi, je suis contre ça. Quand j’ai un sujet gynécologique, je vais voir un spécialiste. Pourquoi ce ne serait pas pareil ailleurs ?
SI VOUS POUVIEZ CHANGER UNE SEULE CHOSE IMMÉDIATEMENT DANS LE SPORT FÉMININ DE HAUT NIVEAU ?
J’irais vers davantage de spécialisation et d’accompagnement. Avec le recul, je me dis souvent : si j’avais eu accès plus tôt à certaines méthodes ou certains accompagnements, ça aurait été une telle plus-value pour moi… Waouh !
Ce qu’on ne voit pas détruit parfois le plus : les douleurs invisibles
« Lorsque je travaillais avec des entraîneurs, quand ils ont compris l’impact réel de leurs mots, certains ont pleuré. Ils ne se rendaient pas compte. » Meriem Salmi
« Les règles, c’est déjà un sujet qui n’est pas abouti. Alors l’endométriose… on est encore loin. » Sandrine Gruda
« Le cerveau ne se met jamais en pause pendant l’effort : il régule en permanence l’attention, les émotions, la prise de décision et l’adaptation. Une sportive peut être profondément épuisée mentalement, même lorsque la fatigue physique a disparu. » Meriem Salmi
« On commence seulement à vérifier systématiquement si les cycles restent réguliers. Ça devrait être une préoccupation majeure. » Martine Duclos
