Quand la carrière sportive s’arrête, que reste-t-il ? Une question intime : qui suis-je, maintenant ? Que reste-t-il d’un(e) athlète quand le sport s’arrête ? À Cannes, dans le cadre des Akili Mirari Talks organisés par l’agence Akili Partners, Sarah Ourahmoune, Allison Pineau, Adil Rami et Inès Lagdiri-Nastasi ont accepté de lever le voile sur cette bascule. Par Ruben Dias. Extrait du WOMEN SPORTS N°41.
Ce soir de mai à Cannes, une question flottait dans l’air de la terrasse. Que reste-t-il d’une athlète quand le sport s’arrête ? Sarah Ourahmoune, Allison Pineau, Adil Rami et Inès Lagdiri-Nastasi ont répondu sans filet, avec cette franchise que seuls ceux qui ont vraiment traversé la chose peuvent se permettre.
Il y a une image qu’on ne voit jamais. Pas sur les podiums, pas dans les documentaires des plateformes de streaming, pas dans les stories Instagram du lendemain de victoire. C’est celle d’une championne, seule dans un appartement silencieux, un mardi matin sans entraînement prévu. Aucun coach qui appelle, aucun staff qui organise, aucun vol à attraper pour une compétition lointaine. Juste elle. Et cette question vertigineuse : et maintenant ?
C’est cette image-là, que Sarah Ourahmoune, Allison Pineau et Adil Rami ont accepté de décrire, lors de la conférence Empowered Talks organisée le 19 mai dernier à Cannes par l’agence Akili Partners. À quelques pas du Palais des Festivals, trois trajectoires d’exception ont raconté l’envers du décor. L’avant-scène, ils la connaissent par cœur. L’arrière, c’est une autre histoire.
Celle qui animait les échanges ce soir-là n’était pas étrangère au sujet. Inès Lagdiri-Nastasi, journaliste et commentatrice pour France Télévisions, visage familier de Roland-Garros et des Jeux Olympiques de Paris 2024, a vécu sa propre bascule. La reconversion, elle en parle de l’intérieur.
Une porte qui se ferme, une autre qui s’ouvre
Inès Lagdiri-Nastasi a quatre ans quand elle touche une raquette pour la première fois à Choisy-le-Roi. Six ans quand elle passe ses premières détections à la ligue du Val-de-Marne. Treize ans quand elle part en pôle à Nîmes, participe aux grands tournois juniors : les Petits As de Tarbes, l’Orange Bowl aux États-Unis, le championnat de France à dix ans. Elle a tout pour elle. Le niveau, la passion, la trajectoire. À quinze ans, une blessure au dos met fin à tout ça. Nette, définitive, brutale dans sa soudaineté. La Fédération coupe les financements. La carrière s’arrête avant même d’avoir vraiment commencé. Elle aurait pu s’effondrer. Elle a choisi autre chose. « Quand je jouais au tennis, je savais, dans un coin de ma tête, ce que j’avais envie de faire après, confie-t-elle. Il y avait des articles dans la presse, où on me demandait ce que je voulais faire plus tard. Je répondais : soit championne de tennis, soit journaliste de sport. Quand une porte s’est fermée à cause de la blessure, il en restait une autre. »
Cette petite flamme parallèle qu’elle avait gardée allumée sans trop savoir pourquoi, c’est peut-être ça, la vraie clé. Double licence à la Sorbonne en histoire et sciences politiques, master à l’Institut français de presse, premiers pas à France 3 Lorraine, puis France Télévisions en 2017. Et en 2021, elle devient la première femme à commenter du tennis sur les antennes du groupe public. Deux ans plus tard, en 2023, elle commente la finale dames de Roland-Garros, une autre première, historique celle-là, qu’elle réalise aux côtés de Mary Pierce.
De la joueuse blessée de quinze ans à la voix de la plus grande surface en terre battue du monde. Il y a là quelque chose qui ressemble à une revanche. Ou mieux : à une continuité. « La clé, c’est de savoir ce qu’on veut faire, d’avoir un but. C’est ce qui permet le rebond. »
« Qui suis-je sans mon sport ? »
La question fait presque peur à poser tellement elle est frontale. Sarah Ourahmoune ne l’esquive pas. Vice-championne olympique à Rio en 2016, championne du monde de boxe, entrepreneure, conférencière, autrice, elle collectionne les casquettes depuis dix ans. Et pourtant. « Évidemment, c’est une question que je me suis posée. Ça fait dix ans presque que j’ai arrêté ma carrière. Il y a cette question identitaire qui est très forte. Ce corps qui se transforme, le regard des autres. Un héritage sportif immense, qui permet d’avancer, mais avec un peu de nostalgie, parfois. »
La chance de Sarah, elle le dit elle-même, c’est d’avoir prévu la fin. Deux ans avant Rio, elle s’était fixée un cap : si elle se qualifiait pour les Jeux, elle raccrocherait là. Pas après, pas avant. Ce rendez-vous programmé avec sa propre fin lui a laissé le temps de construire ce qui viendrait après.
Allison Pineau, elle, décrit autre chose.« Le plus compliqué, finalement, c’est reprendre le contrôle de sa vie. Pendant toute notre carrière, on nous dit ce qu’on va faire, quand s’entraîner, quand aller dormir, constamment. Et quand ça s’arrête, on reprend ce contrôle. On le veut. Mais finalement, on a un peu perdu dans le quotidien. »
Adil Rami formule la même réalité avec cette franchise désarmante qui est sa marque de fabrique. « Quand j’ai arrêté le foot, je me suis dit : je peux manger un burger sans être contrôlé. Et puis la pédicure. On avait la pédicure dans les vestiaires, le massage, tout. Et là, plus rien. Le vide total. » On rit. Puis on réalise que derrière l’anecdote, il y a une vérité que tout athlète de haut niveau reconnaîtra dans sa propre chair.
Le piège du plan B
Voilà ce que personne ne dit assez fort : l’après-carrière sportive a longtemps été racontée comme une consolation. Un plan B pour ceux qui n’ont plus de plan A. Ce cadrage est faux. Il est aussi, pour beaucoup d’athlètes et pour les femmes en particulier une forme de violence tranquille. « On ne parlait pas de double projet à mon époque. Ce n’était pas un sujet, dit Sarah Ourahmoune. Mais il y a un aspect sur lequel on n’est vraiment pas accompagnées : le psychologique. On peut accompagner l’athlète sur son projet professionnel, lui proposer des formations. Mais la question identitaire, elle, n’est presque jamais traitée. Et c’est ce qui est le plus difficile. On voit énormément d’athlètes qui tombent dans des addictions, qui font des dépressions. »
Ce que Sarah pointe, c’est le cœur du problème. Une sportive de haut niveau passe parfois vingt ans à construire une identité autour d’un sport, d’une performance. Et puis, en quelques mois, cette identité devient caduque. Forcée, parfois par la blessure, par l’âge, par un contrat qui ne vient pas. « La réalité, c’est qu’on n’a pas toujours le choix de pouvoir arrêter quand on le souhaite. »
Inès, qui a subi cette rupture à quinze ans à peine, comprend peut-être mieux que quiconque pourquoi l’anticipation change tout. Sa reconversion n’était pas un deuil. C’était une redirection.
« Le sport a de l’impact dans la société. Et ce que ça m’a appris, c’est que cet impact, on peut continuer à le créer autrement. » Frapper Juste, le deuxième livre de Sarah Ourahmoune, est paru aux Éditions des Équateurs.
« Ce n’est pas de la chance »
Il y a un mot qui revient dans la bouche d’Adil Rami : la chance. Sarah Ourahmoune l’interrompt. Douce mais ferme. « Chance, ce n’est pas de la chance. Tout ce que tu as mis en place, c’est de la stratégie. Tu as été là au bon moment pour saisir les opportunités, ou pour les créer. »
Cette rectification dit quelque chose d’immense. Les athlètes, et notamment les femmes, minimisent souvent ce qu’elles ont construit. Elles attribuent à la chance ce qui relève du travail acharné mené en coulisses pendant des années. Allison Pineau, championne olympique et mondiale de handball, co-fondatrice de Graden (plateforme de référencement des événements sportifs, sportec et engagée pour la visibilité du sport féminin NDLR) et étudiante en finance à l’EDHEC, est catégorique. « Je me considère stratège. J’ai toujours réfléchi à long terme. Une décision que je prends aujourd’hui, je me dis qu’elle paiera peut-être dans dix ans. Aujourd’hui, je récupère toutes les graines que j’ai semées. »
Des compétences invisibles
Ce que le sport fabrique chez une athlète, c’est souvent invisible à ses propres yeux. La discipline, la résilience, la lecture du jeu adverse, la gestion de la pression, le leadership en situation de crise, tout ça est là, ancré, opérationnel. Et pourtant, au moment de se projeter dans une autre vie, beaucoup décrochent. « Il y en a beaucoup qui pensent qu’ils ne savent rien faire d’autre, dit Sarah. On les a mis dans une case. Athlète. Et ils n’osent pas aller ailleurs. »
Le vrai chantier c’est apprendre à nommer ses compétences avec le vocabulaire du monde professionnel. Comprendre que la discipline d’une championne, c’est exactement ce que les entreprises cherchent. Que tenir un objectif quadriennal sous pression médiatique et physique constante, c’est de la planification stratégique de haut vol. « Il faut permettre aux athlètes de conscientiser tout ce qu’elles ont développé. On ne se rend pas compte, parce que c’est notre quotidien. »
La reconversion se prépare, elle s’accompagne et, parfois, elle se rate avant de se réussir.
