Il y a des retraites sportives qui ressemblent à des fins d’histoires. Et puis il y a celles qui ressemblent à une mue, à ce moment suspendu où l’on quitte une eau sans savoir encore précisément dans quelle autre on va plonger. Celle de Charline Picon appartient à cette catégorie-là. Entretien bouillonnant.
Après l’or, les vagues et les défis impossibles, la triple médaillée olympique de planche à voile Charline Picon s’avance, à 40 ans, dans le voyage le plus vertigineux : celui vers son propre dedans. Non pas pour tourner le dos au sport, mais pour accompagner les autres. Son vrai héritage sportif se révèle dans l’exploration du mental, qu’elle affine comme on lit un vent secret.
De la performance à l’introspection
L’odyssée mentale à la manière Picon
Championne du monde, entrée dans la légende à Rio en 2016 avec son or en catégorie RS:X, revenue en mère conquérante décrocher le bronze à Paris 2024, Charline Picon a passé 15 ans au sommet d’un sport qui s’est transformé sous ses pieds : du windsurf RS:X, lourd et technique, au foil, rapide, aérien, avant l’aventure improbable du 49er FX, un dériveur ultra-exigeant qu’elle a appris à dompter sur le tard avec Sarah Steyaert (alors qu’on les classait avant-dernières en pari sportif la veille !). Un parcours où l’on on s’accroche et on se réinvente.
L’éternelle sportive en mer a annoncé la fin de sa carrière olympique cet automne comme on tourne la page d’un beau livre : avec émotion, lucidité et la certitude d’un choix mûri. « Ce n’est pas que j’abandonne, dit-elle, j’ai fait ce que j’avais à faire ». Arrêter le sport de haut niveau, ce n’est pas fermer une parenthèse : c’est perdre un monde, des rituels, une identité. Une ‘‘petite mort’’ que Charline, la championne solaire, la guerrière, l’emblème d’un sport, assume frontalement. Pas comme une chute mais comme un passage initiatique.
L’après-carrière : non pas (re)partir, mais descendre en soi
Depuis l’enfance, Charline lit le vent mais surtout les signes : la peur, la fatigue, les zones d’ombre, les croyances qui vous sabotent. Le sport de haut niveau a accéléré ça : il a révélé ses démons, pour mieux les apprivoiser. Il y a derrière la championne éclatante une femme qui se connaît mieux. La voile fut d’abord une scène, puis une thérapie. Elle confesse avoir traversé plus de 10 ans difficiles, et avoir trouvé un chemin d’apaisement. L’or de Rio n’a pas seulement été une médaille : c’était un médicament. « Monter sur les podiums olympiques a été une bonne partie de ma thérapie (…). Mon parcours sportif, associé au travail psychologique, m’a apaisée ».
Charline ferme ce chapitre olympique pour en ouvrir un autre, tout aussi exigeant : transmettre, accompagner, faire résonner ce qu’elle a appris, « utiliser le capital expérience ». Aujourd’hui, la quadragénaire ne cherche plus à gagner. Elle veut comprendre. Et partager. La bascule vers l’après n’est pas une rupture mais une continuité. Durant Tokyo 2021 déjà, elle créait un cabinet de kinés (FLOW) avec son mari, à La Rochelle. Mais ce qui l’appelle, profondément, c’est la préparation mentale, les conférences, les rencontres, les récits qui bousculent…
« Cette expérience acquise ne doit pas rester dans un sac à dos. Le développement personnel est infini. J’ai plein d’idées », glisse-t-elle avec excitation. Que ce soit pour de la préparation mentale, la récupartion du sportif, etc., elle prend soin de sélectionner les bons messages, avec une touche d’émotion impactante, « pour permettre à chacun de se réaliser pleinement ». Avec son coach mental des JO, Richard Ouvrard, elle prépare un documentaire pour l’automne prochain destiné à interroger sur la place de chacun.
Cette métamorphose pleine d’intuition la rend fascinante : on découvre une Charline exploratrice intérieure qui tente, avec sincérité, d’habiter ce passage. C’est dans ce moment suspendu que commence notre entretien.
De la mer à la maîtrise de soi, Charline Picon, une vie pour trouver sa place
- Women sports : comment une championne olympique peut-elle avoir du mal à trouver sa place ?
Charline Picon : Justement parce qu’on vous colle une étiquette ! Je me définissais par mes résultats. Il a fallu apprendre à exister autrement. Ce costume de champion, il faut être prêt à le laisser doucement.
- Vous parlez aussi de démons. Quels étaient-ils ?
La peur de ne pas être assez. Le besoin d’être reconnue. L’impression d’être dans l’ombre parfois, ou qu’un mot pouvait m’y mettre. La voile m’a aidée à affronter ça. Quand j’ai commencé à mettre des mots dessus, j’ai commencé à respirer.
- Quand avez-vous su que c’était le moment de partir ?
Ce n’est pas arrivé d’un coup. Après les Jeux de Paris, je me suis regardée dans un miroir : je n’avais plus l’énergie pour porter un projet gagnant. Il faut que ça vibre dans le corps, et là, ça vibrait moins. Pas question d’y aller pour arriver 20e !
- Vous parlez beaucoup de vibration. Ça veut dire quoi pour vous ?
Mon corps doit résonner avec ma tête. Si je n’ai pas cette vibration, je ne peux pas y aller à fond. Si je me lance, je veux viser l’excellence, devenir une référence.
Et si la performance n’était pas une méthode ? La philosophie Picon
Dans ses mots, captés çà et là lors de notre entretien, on entend autant la championne olympique que la femme qui a passé des années à se décortiquer de l’intérieur. Ses phrases, précises comme des mantras, racontent cette quête d’alignement, de sens, de justesse. Extraits :
- « La performance dépend de qui on est. »
- « Un mot peut mettre quelqu’un dans son ombre. »
- « On apprend plus des erreurs que de ses réussites. »
- « Je suis à l’opposé de la gestion du stress. »
- « La vibration du corps avant tout »
