Dans une ancienne usine du quartier de la Soie à Villeurbanne, un récent pôle textile s’active à faire renaître une industrie que l’on croyait presque disparue. Prototypage, innovation et entrepreneuriat sportif s’y croisent au quotidien. Autour de Bel Air Textile, jeunes marques et savoir-faire historiques inventent une autre façon de concevoir les vêtements de sport : plus collaborative, plus locale, et résolument tournée vers la performance. À la rencontre de cet écosystème et de ses marques textiles sportswear pas comme les autres.
Par Léa Borie, Extrait de Women Sports magazine n°40 avril-mai-juin 2026
Là où naissent les vêtements qui performent
À Villeurbanne (Rhône), dans une ancienne usine du quartier de la Soie, des machines tournent à cadence régulière pendant que, quelques mètres plus loin, un prototype de legging technique passe du croquis au premier essayage. Ici, on ne parle pas que de tendances. On parle compression, respirabilité, cadence de production, poste de travail 4.0. Bienvenue à Bel Air Textile, le pôle ambitieux de la région lyonnaise dédié à l’innovation textile. Un tiers-lieu, oui. Mais surtout un accélérateur industriel textile pour les marques qui veulent se faire une place dans le sportswear français, sans renoncer à la performance.
Un bâtiment pensé comme un écosystème industriel
Créé en 2023 au sein du réseau Bel Air Camp et inauguré en mai 2024, Bel Air Textile rassemble 27 entreprises issues du textile, de la création et de l’artisanat. Parmi elles, plusieurs marques sportives, mais aussi des ateliers de production, un showroom, un studio photo, un FabLab et un entrepôt partagé. « C’est un vrai lieu de partage et d’échanges autour des innovations textiles du secteur lyonnais. Mais pas que. Il y a aussi l’envie de pérenniser les pratiques traditionnelles », nous expliquait Hervé Sultana, le précédent program manager des lieux.
L’espace fonctionne comme un village industriel : un atelier de production utilisé notamment par les marques Crafters (vêtements personnalisés) et Vangart (atelier de création textile et broderie), un parc machines mutualisé, un entrepôt, des bureaux modulables, une salle événementielle de 200 m². Le tout accessible 24h/24, 7j/7 sous sécurité. La production, elle, bat son plein entre 7h et 22h pour les entreprises qui décident de produire ici.
Produire du textile sportif en France en 2025 : un défi permanent
Relocaliser. Produire en petites séries. Investir dans des machines coûteuses. Trouver les bons sous-traitants. Tenir les délais. Le textile sportif français évolue dans un environnement sous tension. Coûts élevés, volumes incertains, nécessité d’innover en permanence. Pour une jeune marque, être isolée revient souvent à ralentir. C’est précisément là que Bel Air Textile change la donne. « Un des drames de l’industrie française, c’est que les gens parlaient avec leurs clients, mais pas entre eux », confie Jérémy Compagnat, directeur associé de Crafters, présent depuis le début du projet.
C’est là tout l’enjeu, selon Maxime Lafond, responsable de site Bel Air School et désormais Bel Air Textile : « On est là pour mettre en relation les entreprises entre elles, qu’elles soient au courant de ce que fait leur voisin de bureau. C’est pourquoi nous organisons des déjeuners, afin d’entendre leurs problématiques communes. Et en l’occurrence, à Bel Air Textile, beaucoup d’entreprises travaillent entre elles ».
Ici, la logique est donc inversée. Boucle WhatsApp commune, partage de contacts fournisseurs, tests machines entre voisins, conseils techniques spontanés : la mutualisation ne concerne pas seulement l’espace. Elle touche les compétences, les retours d’expérience, parfois même les urgences logistiques. Un week-end, un badge oublié : un voisin vient ouvrir. Un prototype à tester ? « Je ne vais pas faire appel à une autre boîte, mais au bureau d’à côté, à quelqu’un que je connais », explique Jérémy Compagnat, afin d’additionner les forces pour créer plus que la somme des parties… D’ailleurs, au sein de ce microcosme, c’est Crafters qui réalise certaines productions des marques Ithma (marque de legging de sport gainant avec sous-vêtement intégré) et Moreau Sport (justaucorps de gymnastique et léotards) !
Un réacteur d’innovation textile
Bel Air Textile ne se limite pas à produire. Le lieu est aussi un laboratoire. Certaines machines, rares en France, sont installées ici pour démonstration et test. Des fabricants les confient au site afin que les entreprises puissent expérimenter avant d’investir. Autre exemple stratégique : le projet autour du poste de travail 4.0 dans le textile. Lauréat d’un appel d’offres régional, Bel Air Factory travaille avec Techtera et l’INP Grenoble pour intégrer davantage de prévention, d’ergonomie et d’automatisation dans les ateliers. Objectif : réduire les troubles musculosquelettiques et automatiser certaines tâches. De quoi permettre aux opérateurs de se concentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée. Des doctorants interviendront pendant deux ans sur ces sujets.
Accélérateur de marques sportives
Ce qui distingue Bel Air Textile d’un simple espace de coworking, c’est sa capacité à accompagner la montée en puissance. L’ambition de Bel Air Textile : structurer, faire grandir, connecter. Pour les marques sportives, intégrer cet espace signifie : une réduction des coûts fixes, un accès immédiat à des machines professionnelles, un prototypage rapide, un réseau qualifié, et un accompagnement stratégique. Et surtout, une visibilité renforcée. « Aujourd’hui, il se passe beaucoup de choses, c’est bouillonnant. Il faut qu’on s’inscrive davantage dans le paysage », avait conclu l’ancien responsable du site.
Camille Chappet, créatrice d’Ithma, vient au moins trois jours par semaine à Bel Air Textile. « Être dédié au textile est intéressant. C’est une industrie très particulière. » Ici, elle sort de l’isolement. On lui prête un break pour monter à Paris sur un salon. On partage des conseils fournisseurs au détour d’un déjeuner. À terme, son objectif est clair : augmenter la production, stocker sur place, louer plus grand ici.
Certaines entreprises arrivent en coworking nomade. Puis prennent un bureau. Puis un atelier. Puis davantage de surface de production. Bel Air Textile les voit grandir. Car ces marques grandissent dans un écosystème qui comprend les contraintes du textile sportif. « En principe, les entreprises, lorsqu’elles entrent ici, elles n’en sortent pas. Malheureusement, quand elles ne sont plus ici, c’est qu’elles ont coulé », posait gravement Hervé. L’écosystème protège, mais il ne fait pas disparaître les réalités du marché.
C’est notamment l’histoire de Keyena, jeune marque lyonnaise lancée en 2020 par Coralie Gassama, ancienne athlète de haut niveau en haies. Son idée : créer une protection technique pour les pointes d’athlétisme, à la manière des protège-lames en patinage artistique, afin de préserver les pistes et permettre aux sportifs de circuler plus facilement hors des zones d’entraînement. Un produit très spécifique, né d’un long travail de recherche et développement, dont les premiers exemplaires ont été commercialisés en 2022 après plusieurs années de mise au point. Mais l’innovation a un prix. Entre la hausse des matières premières pendant la période Covid, les coûts industriels liés au développement du moule et un marché particulièrement étroit, la jeune entreprise peine à atteindre l’équilibre. Malgré un passage par l’incubateur LYVE et plusieurs investisseurs locaux, la marque finit par cesser son activité. Une trajectoire qui rappelle à quel point l’innovation textile sportive reste un pari exigeant, même au cœur d’un écosystème aussi dynamique que Bel Air Textile.
Un modèle d’avenir pour le sport européen ?
Lyon a longtemps été un bastion textile. Puis la filière s’est fragmentée, dispersée, parfois fragilisée. Bel Air Textile se positionne comme un vaisseau pilote : agréger, structurer, rendre visible. Pas de logique de compétition interne. Pas de guerre des ateliers. Une volonté assumée de travailler ensemble. « Soit on arrive à travailler tous ensemble main dans la main dans le textile, soit on est amené à péricliter », évoque Jérémy de Crafters.
Dans un contexte où les grandes puissances industrielles travaillent en clusters intégrés, ce modèle collaboratif pourrait bien devenir la norme. Le textile sportif n’est plus seulement une affaire de design. C’est une affaire d’écosystème. Et à Villeurbanne, il est déjà en train de s’écrire.
Ithma : le legging qui libère le mouvement
« Quand on se sent bien dans sa tenue, on se sent bien dans sa pratique. » Camille Chappet ne parle pas marketing. Elle parle d’expérience vécue. De ce moment avant un entraînement où l’on ajuste, on vérifie, on espère que la couture de la culotte ne se verra pas et que son élastique ne trahira pas un squat. Ithma est née de là. D’un détail intime devenu levier de performance.
Résoudre un problème invisible… mais universel
Pratiquant le basket depuis plus de 20 ans, un master en préparation mentale à Lyon, Camille, ancienne RH, connaît le sport par le corps et la tête. « Je n’ai pas trouvé ce qui me convenait sur le marché, nous raconte Camille. Alors je me suis dit que j’allais le créer. » Car pendant des mois, elle teste, compare, ajuste. Rien ne la satisfait totalement. Et toujours cette question avant de s’entraîner : est-ce que la culotte va avec ce legging ? Est-ce confortable ? En 2021, elle interroge 200 femmes dans un parc à Lyon pour une étude terrain. Elle confirme qu’elle n’est pas seule avec cette problématique. Ithma est lancée fin 2022.
Une innovation textile, pas un gimmick
Le principe est simple en apparence : un legging avec sous-vêtement intégré. Dans la réalité, l’intégration technique est tout sauf anodine. Le sous-vêtement est directement incorporé dans la construction du legging. Répartition homogène de la tension, coutures plates, élasticité maîtrisée, effet seconde peau… rien n’est laissé au hasard. Plusieurs prototypes ont été nécessaires pour trouver le bon équilibre entre maintien et liberté de mouvement, notamment sur le sizing. Le modèle s’enfile comme un collant. Les découpes suivent les lignes musculaires et ont été pensées pour des morphologies avec les hanches plus larges que la taille.
Le confort comme levier de performance
Course à pied, yoga, fitness, basket : le legging est conçu multi-sport. En cabine, le taux de conversion atteint 80 % après essayage. L’innovation ne se comprend qu’en l’essayant. « Ce n’est pas superficiel de se sentir jolie. On l’oublie complètement. » Dans les disciplines à répétition, Camille le sait, la moindre gêne devient distraction mentale. Moins le cerveau gère l’inconfort, plus il se concentre sur la performance. Pour ça, Camille a travaillé avec une styliste-modéliste pour intégrer le sous-vêtement sans surépaisseur ni gêne.
Production raisonnée, ancrage stratégique
Le tissu provient de Bourgoin, labellisé Oeko-Tex. La confection est réalisée par un atelier en Tunisie. Le délai de production d’un legging est de un à deux mois, dans cinq tailles, et avec les dernières couleurs : terracotta, bleu marine, marron. Sans oublier quelques nouveautés pour cet été. « On ne lance pas des nouveautés pour sortir des produits, pondère l’entrepreneure. Ma mission, c’est que les femmes puissent faire leur sport librement. » Pour faire parler de sa marque, Camille a été présente à La Parisienne, Run In Lyon, aux marathons de Lausanne et du du Lac d’Annecy, à la Run Expérience de Paris… On a rien sans rien.
Se lancer, vraiment
Rupture conventionnelle, deux ans d’ARE, BGE, Lyon Start Up, LYVE, Réseau Entreprendre avec prêt d’honneur… « Pour se lancer, il faut être vraiment motivée… et avoir de l’argent. » Camille s’est entourée dès le départ : styliste, modéliste, photographe, community manager. « Je voulais créer une marque premium, donc j’ai mis les moyens. » Elle s’associe aujourd’hui avec Sabrina Rubio Bousbaine, rencontrée à Bel Air Textile. « On est arrivées le même jour. Jour des croissants ! Et on a la même vision. » Ithma signifie mouvement en grec ancien. Un mouvement vers plus de liberté. On est d’accord !
Moreau Sport : l’excellence gymnique initiée à Villeurbanne
À Villeurbanne, Moreau persiste à incarner, depuis 1974, un savoir-faire textile rare : le justaucorps de gymnastique de haut niveau. Longtemps partenaire de la Fédération française de gymnastique, la marque a habillé des générations d’athlètes sur les plus grandes compétitions internationales. Ici, le vêtement n’est pas un simple costume de scène. C’est une pièce d’ingénierie textile soumise à des contraintes mécaniques extrêmes.
Une maison historique du justaucorps
En gymnastique, chaque mouvement impose torsions, extensions maximales, impacts et accélérations. Le textile doit suivre sans jamais céder. Un millimètre mal placé peut gêner une rotation. L’exigence est absolue. Derrière l’esthétique scintillante des justaucorps Moreau, la technicité domine. L’opacité doit rester parfaite en mouvement. Les finitions doivent résister aux lavages répétés malgré la présence de strass et d’incrustations. Chaque tenue est pensée comme une architecture de tensions. Zones de maintien stratégiques, élasticité maîtrisée, découpes précises : l’objectif est clair, permettre à l’athlète d’oublier sa tenue pour se concentrer uniquement sur sa performance.
La gymnastique conjugue deux exigences rarement conciliables : résistance structurelle et expression artistique. Moreau travaille précisément à cet équilibre. La brillance ne doit jamais fragiliser la matière. L’ajustement ne doit jamais comprimer le mouvement.
Un virage stratégique assumé
La fin récente du partenariat avec la FFGym a marqué un tournant. L’entreprise a dû repenser son modèle et élargir son terrain de jeu. Développement à l’international, collections pour les clubs, diversification des gammes : Moreau s’est repositionnée sans renier son ADN premium historique, instigué par Christophe Moreau, créateur de la marque dans la Loire.
Ce virage s’appuie sur une maîtrise industrielle solide. Coupe de précision, assemblage stretch complexe, finitions haut de gamme : la production – localisée désormais complètement en Tunisie – exige une main experte et des équipements adaptés. Dans un secteur où les séries peuvent être courtes et les délais serrés, la réactivité devient stratégique.
Bel Air Textile : un écosystème textile pour avancer
Après avoir racheté l’entreprise en redressement judiciaire en 2021, Amélie Rivoire a pris la décision de vendre le local de la Loire en 2024 et de renommer Christophe Moreau en Moreau Sport. Installée désormais à Bel Air Textile, la marque bénéficie d’un environnement propice à l’innovation, à l’accompagnement et au partage. Proximité d’autres acteurs du secteur, accès à des machines spécifiques, échanges techniques : dans une industrie fragmentée, cette dynamique collective renforce la capacité à tester, ajuster, optimiser.
Ozur Swimwear : nager libre, performer durable
À 24 ans, Émilie Arab n’a jamais vraiment quitté le bassin. Quinze ans de natation artistique, quatre en haut niveau, et un objectif olympique stoppé net par une blessure. « La seule chose qui me passionnait encore, c’était dessiner les maillots de bain de mon équipe. » De là, une idée, d’où est née Ozur…
De championne de France de natation synchronisée à la création
Après un bac S, Emilie s’oriente vers le design graphique à Bordeaux, puis un master en direction artistique et événementiel à Paris. « Je savais que je voulais créer ma marque. Il me fallait des bases en communication et marketing. » En alternance chez Moreau Sport, la jeune femme découvre l’envers du décor industriel et devient le bras droit de la direction générale. Son projet de fin d’études pose les bases d’Ozur, lancé en 2024. Moreau investit et produit aujourd’hui ses maillots.
Des maillots pensés par une nageuse
Ozur s’adresse aux femmes qui recherchent un maillot de bain d’entraînement durable et technique, avec les spécificités de la natation artistique : poche intégrée pour pince-nez, coupes adaptées aux grands écarts et portés, bretelles sécurisées pour éviter tout «incident» lors des projections hors de l’eau.
Et la forme ? « On passe des heures à l’entraînement. Le maillot doit être proche du corps sans comprimer. » L’échancrure est étudiée pour accompagner l’amplitude sans cisailler la peau. Plusieurs dos et systèmes de bretelles sont proposés pour s’adapter aux morphologies. « Pas besoin de vérifier si tout est bien en place. On pense uniquement à la performance ! » La gamme comprend des modèles de maillots sportifs et de plage, mais aussi claquettes, sacs, bonnets, lunettes. Émilie développe un legging aquatique destiné aux nageuses artistiques pour visualiser la hauteur des jambes hors de l’eau, un produit inédit.
Performance textile et contraintes extrêmes
Concevoir un maillot sportif est complexe. Les matières doivent résister au chlore, aux UV, à l’abrasion et à la chaleur liée à la sublimation des imprimés. Ozur utilise un mélange polyester recyclé et PBT, reconnu pour sa tenue dans le temps et sa résistance en milieu chloré. « Je ne me rendais pas compte, quand j’étais athlète, de la technicité que ça exigeait. »
Choix des couleurs, des bretelles, du nombre de strass : en compétition, Ozur propose des modèles personnalisables pour clubs. Une alternative accessible aux créations artisanales à la main. « Je voulais que les équipes puissent avoir un maillot identifiable, sans exploser leur budget. »
Médiatiser un sport invisible
Frustrée par le manque de visibilité de la natation artistique, Émilie fait d’Ozur un levier de médiatisation. La marque est portée par des ambassadrices françaises et internationales, dont l’Autrichienne Vassiliki Alexandri, triple championne d’Europe. « Des nageuses qui incarnent nos valeurs et montrent la diversité des morphologies. »
Cet été, Ozur organisera sa première Ozur Academy à Vichy : une semaine de stage réunissant 44 jeunes nageurs, encadrés par des athlètes olympiques et une coach internationale. Au programme, entraînements, création d’un show final et découverte des coulisses de la conception d’un maillot. Une manière d’ancrer la marque dans une communauté engagée.
Lyon, base arrière stratégique
Installée à Bel Air Textile, Émilie gère elle-même le stockage et la logistique. Elle s’entoure ponctuellement de freelances mais réinvestit pour l’instant l’ensemble des bénéfices dans le développement. « Je pourrais me rémunérer mais je préfère consolider la marque. »
Son ambition : structurer Ozur à l’international tout en conservant une exigence technique forte. « Je sais ce que je vends, je sais ce que je fais. C’est mon univers depuis le lycée. » Dans le bassin comme dans l’entrepreneuriat, elle avance avec la même ligne de nage : détermination, précision, endurance.
