Alors que l’étude « Ados et sport : le grand décrochage », menée par MGEN, révèle qu’une adolescente sur deux abandonne le sport pour des raisons sociales, Ysaora Thibus appelle à une prise de conscience collective. Puberté, regard des autres, manque d’infrastructures, stéréotypes de genre, absence de passerelles entre loisir et compétition : la fleurettiste plaide pour un environnement plus inclusif, plus formé et plus attentif aux réalités des jeunes filles.
L’étude révèle que près d’une adolescente sur deux abandonne le sport pour des raisons sociales. En tant que sportive de haut niveau et en tant que femme, que vous inspire ce chiffre ?
Je trouve que c’est dommage qu’en 2026, il y ait encore un tel décrochage sportif à l’adolescence chez les jeunes filles. C’est un chiffre qui appelle à s’interroger sur le pourquoi. Même si l’enquête n’est peut-être pas exhaustive, elle permet au moins d’interroger les principales concernées, celles qui ont arrêté, et de leur demander pourquoi c’est arrivé. Et collectivement, cela nous oblige à essayer de mettre des choses en place pour que la moitié des jeunes filles puissent se sentir à leur place, se sentir à l’aise de continuer le sport.
La puberté est évoquée comme un moment de rupture, certaines adolescentes estimant que leur corps ou leurs règles ne sont pas pris en compte. Avez-vous ressenti, à titre personnel, un décalage entre votre corps et les exigences du sport à cette période ?
Je ne pense pas que l’enquête dise que les jeunes filles arrêtent parce qu’elles ont un inconfort biologique qui les empêcherait de faire du sport. À cet âge, il y a des changements, et le regard des autres peut peser : les moqueries, le harcèlement, le fait que les encadrants ne soient pas forcément formés à ces questions. Il y a aussi des aspects très structurels : certaines infrastructures ne sont pas équipées de vestiaires adaptés pour que les filles puissent se changer.
En mixité, on a pu entendre des remarques du type : “Habillez-vous de telle façon pour que les garçons ne vous regardent pas.” Les changements liés à la puberté peuvent avoir des conséquences sociales. Je pense surtout que le système actuel ne prend pas suffisamment en compte les spécificités des jeunes filles. Il ne s’agit pas de stigmatiser en disant que parce qu’on change, on ne veut plus faire de sport. Au contraire, cela ne devrait pas être un frein.
Il faut davantage d’éducation autour de ces sujets. Dire aux filles : oui, vous avez vos règles, vos seins se développent, vous avez des changements hormonaux, mais cela ne devrait pas vous empêcher de pratiquer. C’est même bon pour la santé.
Concrètement, que faudrait-il changer dans l’accompagnement et l’entraînement pour que les jeunes sportives se sentent plus à l’aise et en confiance ?
Cela ne dépend pas seulement d’elles. Il faut interpeller les formations, les fédérations, les clubs, les éducateurs pour mieux encadrer et accompagner ces périodes. L’entourage doit être plus souple : on doit pouvoir dire “j’ai mes règles” sans gêne. On doit pouvoir faire du sport même quand on est un peu fatiguée ou gênée, parce que cela peut aider à se sentir mieux.
Il faut des vestiaires adaptés, un accès à des protections hygiéniques. Ce sont des choses très concrètes qui permettent de se sentir à l’aise et d’éviter de rester chez soi quand on ne se sent pas bien. Et parfois, il faut adapter les entraînements plutôt que de dire : “Tu reviendras quand tu te sentiras mieux.”
Il faut aussi travailler sur le regard des autres, éduquer les jeunes garçons, sensibiliser les parents et les familles pour qu’il n’y ait ni moqueries ni stigmatisation.
Vous êtes très investie sur les questions du sport au féminin. Quel rôle peuvent jouer les sportives de haut niveau pour inspirer les jeunes filles et éviter le décrochage ?
À travers mes projets, comme mon programme en Guadeloupe où nous accompagnons 25 jeunes filles autour du sport, de la culture et du développement personnel, nous avons invité des athlètes féminines caribéennes à partager leur expérience.
Mélanie de Jesus dos Santos est venue parler de santé mentale. Sandrine Bruda a évoqué le cycle menstruel et l’endométriose. Méline Nocandy a partagé son parcours et sa vision du leadership. Laura Georges a parlé de la prévention de l’autocensure.
Avoir des rôles modèles, des figures inspirantes qui disent : “Moi aussi, j’étais une jeune fille, j’ai rencontré les mêmes obstacles”, c’est essentiel. Dire que ce n’était pas toujours facile, qu’il a fallu dépasser des difficultés. Transmettre ce vécu permet aux jeunes filles de se dire : si elles ont réussi, je peux y arriver aussi si je m’en donne les moyens.
La représentation est essentielle. Voir quelqu’un qui a accompli quelque chose ouvre le champ des possibles, parfois même inconsciemment, chez la jeunesse.
L’égalité dans le sport se joue-t-elle déjà dès l’adolescence, voire avant ?
Oui, et même avant la puberté. Cette enquête ouvre des discussions, mais il y a déjà beaucoup de travaux sur le sujet. L’adolescence est un moment charnière, mais les constructions commencent très tôt.
Il y a aussi des facteurs d’abandon chez les garçons, mais pour les filles, il y a une multitude de facteurs. On parle peu, par exemple, de la question du port du voile en France, qui peut induire des discriminations. Il y a encore des sports stéréotypés, vus comme genrés.
C’est comme lorsqu’on demande à des jeunes filles ce qu’elles veulent faire plus tard : beaucoup répondent infirmière ou sage-femme, des métiers associés au soin, parce qu’on voit davantage de femmes dans ces rôles, alors que les garçons se projettent plus souvent comme ingénieurs ou chefs d’entreprise. Ce sont des constructions qui commencent très tôt.
Quand je parle avec des jeunes filles, je sens qu’il y a déjà des choses intégrées qu’il faut déconstruire ou accompagner. Si une jeune fille veut faire de la gymnastique ou de la danse, c’est très bien. Mais elle doit aussi pouvoir se dire qu’elle peut essayer le rugby ou d’autres sports.
Quel message adresseriez-vous aux adolescentes qui ont arrêté le sport ou qui hésitent à continuer ?
Souvent, en tant que jeune fille, on nous demande d’être parfaites, de réussir dans les études, de penser aux autres. Il y a encore ces injonctions. Je dirais qu’il est important de prendre soin de soi et d’apprendre à se connaître. Le sport est une façon de s’explorer, d’aller à la rencontre des autres, de créer du lien social, mais aussi de s’accorder des moments pour soi. Et cela, on le néglige.
Ce que je trouve intéressant, c’est que cette enquête est partie du constat que la santé des femmes est peu discutée, invisibilisée, et que cela entraîne des problèmes plus tard. Ne pas faire de sport peut avoir des conséquences sur la santé.
Je pense que cela vient aussi du fait que les femmes n’apprennent pas toujours à prendre du temps pour elles. Que ce soit à travers le sport ou toute autre activité qui vous fait plaisir, il est important d’explorer pour savoir ce qui nous fait du bien, pour apprendre ce qu’on aime vraiment, et pas seulement ce que les autres nous disent qu’on devrait aimer.
Apprenez à vous connaître et prenez du temps pour vous aimer. C’est une façon de se dire à soi-même qu’on s’aime.
Souhaitez-vous ajouter un point qui vous semble essentiel ?
« Il y a aussi des aspects très concrets et structurels : le manque d’offres, des jeunes filles obligées de prendre le bus très loin pour s’entraîner, des espaces urbains encore largement occupés par les garçons, des créneaux tardifs pour les jeunes femmes. Ce n’est pas qu’elles ne devraient pas sortir à certaines heures, mais il faut garantir leur sécurité et leur accès aux équipements.
Quand les collectivités, les villes ou les pouvoirs publics ne prennent pas ces questions en compte, ce sont les jeunes filles qui en pâtissent.
Il y a aussi la question de la compétition et du sport loisir. Il est important qu’il y ait de la représentation dans le sport de haut niveau, car nous ne sommes pas à égalité en termes de médiatisation, de moyens ou d’investissements. Les jeunes filles doivent voir qu’une carrière est possible.
Mais je ne voudrais pas qu’on oppose sport loisir et sport compétition, comme si la compétition était pour les garçons et le loisir pour les filles. La compétition est faite pour tous. En revanche, s’il n’y a pas de passerelle vers la compétition ou pas d’offre loisir pour les 17-18 ans, certaines arrêtent et se concentrent sur leurs études. Il faudrait développer des passerelles et d’autres options pour celles qui ne souhaitent pas faire de compétition.
Il est important d’avoir un esprit critique sur ce type d’enquête, de voir ce qu’on peut améliorer et ce que cela révèle. Mais c’est déjà une bonne chose qu’elle existe.
