Maureen Jenkins a troqué les bassins de la natation artistique pour les projecteurs du cabaret le plus célèbre du monde. Première nageuse synchronisée au Moulin Rouge, elle partage sa passion et son art avec un public fasciné. Rencontre avec une athlète devenue artiste. PAR VANESSA MAUREL. Extrait du WOMEN SPORTS N°39.
La trajectoire de Maureen n’a rien d’un hasard. « Le sport a toujours fait partie de ma vie », dit-elle. Son père a participé aux Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo en 1984 en patinage artistique pour l’Angleterre ; sa mère a représenté l’Espagne aux championnats d’Europe. Enfant, elle touche à tout. jusqu’au jour où elle assiste à un gala de natation synchronisée. « Un véritable coup de foudre. Dans l’eau, je me sens libre. » À sept ans, elle plonge, et pour de bon.
« Encore aujourd’hui, j’ai l’impression de me sentir mieux dans l’eau qu’à l’exté- rieur. » La natation artistique lui offre un mélange de danse, de performance, d’ex- pression, mais aussi une exigence redou- table. « Chaque geste demande précision, force, endurance, coordination. Il faut être à la fois athlétique et artistique. »
Le haut niveau s’installe vite. Dix-sept ans de pratique, dont neuf à l’INSEP et en équipe de France. La discipline, la répétition, les compétitions internationales. Tout ce qu’implique une vie entièrement à se dépasser. Puis, un jour, une annonce. Le Moulin Rouge cherche une nageuse synchronisée. Un rôle qui n’existe pas encore. « Ça a tout de suite éveillé quelque chose en moi », se souvient-elle. Ce « quelque chose » a peut-être une explication familiale. Après leur carrière sportive, ses parents avaient eux aussi rejoint un cabaret, le Lido. Le spectacle chez les Jenkins n’est jamais très loin. « Quand l’opportunité s’est présentée, j’ai senti que c’était maintenant ou jamais. Le choix a été difficile, parce que cela signifiait mettre fin à ma carrière un an avant les Jeux Olympiques. Mais je ne regrette absolument pas ma décision. »
De l’équipe de France au bassin du Moulin Rouge
Elle devient la première nageuse artistique à performer dans le cabaret le plus célèbre du monde. Un honneur, mais aussi un vertige. « C’est comme si ça avait illuminé mon futur. C’était fou, parce qu’un rêve que je n’avais même pas, est devenu un rêve d’un coup. » Le passage du haut niveau à la scène s’opère naturellement, même si l’univers du cabaret a ses propres règles. « On est de véritables athlètes, mais l’univers est différent. » Pourtant, les points communs sont nombreux : l’exigence, la rigueur, l’obligation d’être parfaite chaque soir. « Aujourd’hui, je travaille six soirs sur sept, et chaque représentation doit être parfaite. »
Et puis il y a la performance. Son numéro dure cinq minutes. Ce sont cinq minutes durant lesquelles elle ne respire que trois fois. « Je fais ce sport depuis que j’ai sept ans, donc mon corps est entraîné. La plupart des gens m’appellent ‘la sirène’ », rit-elle, « Au final, peut-être que j’en suis une ? »
Derrière l’humour se cache un travail colossal, où elle doit s’auto-discipliner. « C’est ta responsabilité d’être au plus haut niveau. Je m’entraîne encore tous les jours pour garder mon apnée. Aujourd’hui, mon numéro est ancré dans mon corps. Je pourrais le faire les yeux fermés, mais je continue à réfléchir à chaque mouvement. »
En coulisses, après avoir pris «son moment à elle pour se recentrer» en se maquillant, elle s‘échauffe, sou- vent avec les autres artistes. « Les danseuses, je les vois plus souvent que ma propre famille ! Je craignais que ce soit compliqué de travailler dans un groupe de 60 danseuses, mais l’ambiance est incroyablement familiale. » Et puis il y a la scène. Cet instant précis où elle baisse les yeux vers le bassin transparent, juste avant d’y entrer, et où la routine disparaît. « Même après trois ans, je suis toujours très excitée et honorée. Il y a une forme d’euphorie. » La première fois pourtant, elle était terrifiée. « J’étais beaucoup plus stressée que pour les championnats du monde ! Il y avait 850 clients, je ne savais pas si ça allait marcher. » Aujourd’hui, elle le sait : ça marche. Et ça continue de la surprendre.
Ce que le public ne voit pas, elle le raconte avec simplicité : les heures d’entraînement, les douleurs, la technique invisible. « Le but, c’est de faire croire que c’est facile. Quand le sport est bien exécuté, ça paraît simple. Je suis très contente que le public ne se rende pas compte de tout ce qu’il y a derrière : ça signifie que le travail est bien fait. » Elle aime aussi montrer ce que la plupart des gens ignorent : l’effort sous l’eau. « Sou- vent, on pense qu’il n’y a pas d’appui. Mais ce sont les appuis sur l’eau, avec les bras ou les jambes, qui permettent de créer la beauté du mouvement. Le public n’a sûrement jamais vu ça. » Quand elle sort de l’eau, trempée, essoufflée, éclairée par les projecteurs, elle guette le moment qu’elle préfère : le son des applaudissements. « On te récompense directement pour le travail que tu as fait. Tu l’entends. C’est immédiat. »
Aujourd’hui, elle savoure cette vie née d’un choix audacieux. Et si elle doit transmettre quelque chose, c’est bien sa manière d’avancer avec ténacité. « Il y a eu tellement de moments où j’avais envie d’abandonner… Mais ce qui m’a permis d’en arriver là, c’est vraiment ma persévérance. Ce petit moteur qui te dit : “Tu peux encore”, même au-delà de tes limites. Une fois que tu as appris à les dépasser, tout devient atteignable. »
