Mélody Donchet : « Les capacités ne se résument pas au genre »

Six fois championne du monde de football freestyle et détentrice de plusieurs records mondiaux, Mélody Donchet continue de repousser les limites de sa discipline. Après avoir mis fin à sa carrière en compétition en 2024, elle vient d’inscrire deux nouveaux records au Guinness World Records, dont un record masculin. Dans sa première autobiographie, Balle au pied, destin en main, elle revient également sur un parcours marqué par une blessure qui a bouleversé son rêve de devenir footballeuse professionnelle, avant de lui ouvrir les portes d’une discipline dans laquelle elle a construit sa carrière.

Vous venez d’inscrire deux nouveaux records au Guinness World Records, avec notamment un record masculin de 100 jongles suspendus à une main à une barre de traction en 30 secondes. Que représentent ces deux performances pour vous, et qu’avez-vous ressenti en apprenant leur officialisation ?

Ces deux records représentent beaucoup pour moi, notamment parce que j’ai arrêté les compétitions en 2024. Ils me permettent de me prouver qu’à bientôt 37 ans, je suis encore capable de réaliser des performances impressionnantes, de me fixer des objectifs et de continuer à accomplir de belles choses dans ma discipline.

C’est aussi une source de motivation. Ça me rappelle que même si l’on tourne une page de sa carrière, ce n’est pas forcément la fin des défis, au contraire. Il y a encore de belles choses à accomplir, et ces records me donnent envie de continuer à repousser mes limites et à explorer ce dont je suis encore capable.

Au moment de leur officialisation, j’ai ressenti beaucoup de fierté et de satisfaction, surtout pour les records masculins que j’ai battus. C’est une belle reconnaissance du travail accompli, mais surtout une preuve supplémentaire que la passion n’a pas d’âge et qu’on peut continuer à se surprendre soi-même, même après avoir mis fin à un chapitre important de sa carrière.

J’ai arrêté les compétitions début 2024. J’ai gagné 6 fois les championnats du monde et le seul championnat d’Europe auquel j’ai participé en 2023. J’ai toujours été en quête de nouveaux défis. En 2020, j’ai fait mon entrée dans le Guinness World Records pour « la freestyleuse football la plus titrée ». Par la suite, je me suis dit : pourquoi pas battre des records maintenant que tu ne fais plus de compétitions ? Alors j’ai battu 2 autres records en 2022 et 2025. Puis ces 2 derniers que j’ai annoncés ce mois-ci. J’ai battu un sixième record qui a été validé par le Guinness début septembre, mais dont je n’ai pas encore communiqué sur mes réseaux.

Ces deux records reposent sur des gestes techniques très différents, dont l’un en position assise et l’autre suspendue à une barre de traction. Comment vous êtes-vous préparée pour relever ces défis, et combien de temps vous a-t-il fallu pour atteindre ce niveau de maîtrise ?

S’entraîner pour battre un record est tout aussi physique que de s’entraîner pour une compétition. Mais ce n’est pas la même chose. Un record, c’est la répétition du même geste, donc forcément des douleurs sur la partie du corps sollicitée durant chaque entraînement et tentative. En soi, beaucoup de travail et de persévérance.

Pour le record assise, je l’ai battu au premier essai. J’étais confiante sur celui-là car je savais que j’étais déjà plus rapide avant de le tenter.

Pour le record suspendu à la barre, j’ai dit à mon conjoint qui est coach sportif : « Je veux battre ce record masculin, je peux le faire ! » Il m’a répondu : « Mais tu as déjà essayé de te suspendre 30 secondes à une barre de traction, déjà sans ballon ? » Alors le lendemain je me suis rendue à la salle et j’ai essayé. Effectivement tenir 30 secondes, ça paraît court mais en fait pas tout. Donc à une main… Alors le premier jour je me suis entraînée à tenir le plus longtemps possible, ensuite en mimant le jonglage. Puis j’ai tenté le record en deux essais sans filmer, juste pour m’entraîner. Ça a été désastreux car à peine je commençais à jongler que mon corps pivotait. Je tenais à peine 7 secondes. Et le problème pour ce record, c’est que vous ne pouvez pas le tenter 10 fois, c’est physiquement impossible : douleurs au dos, cuisses, bras, et surtout la paume de la main qui porte tout votre corps. J’y suis retournée le lendemain. Essai d’entraînement, je lâche la barre à 20 secondes. Mais je me sens prête alors j’allume les caméras, je le tente et je le bats de justesse. J’en fais 100 en 30 secondes, le précédent record détenu par un homme était de 98.

J’ai quand même fini avec une grosse contracture de l’omoplate et un passage chez l’ostéopathe… mais c’était pour la bonne cause.

En battant un record masculin, vous démontrez une nouvelle fois que les femmes peuvent repousser les limites dans des disciplines parfois peu médiatisées au féminin. Est-ce important pour vous de contribuer à faire évoluer les regards sur les capacités des sportives ?

Oui c’est important pour moi car il y a encore trop de différences et de préjugés dans le sport en général. Ça fait des années que je me bats contre ça. D’abord quand j’ai joué au foot pendant 13 ans, de mes 5 à mes 18 ans, où j’ai beaucoup fait face à des préjugés, où il a fallu que je me batte pour montrer aux garçons que j’avais tout autant ma place qu’eux sur le terrain. Puis quand je me suis mise au freestyle à 19 ans, où je recevais des commentaires du style « retourne à la cuisine », « t’as rien à faire avec un ballon », « c’est sûr, c’est un homme » et j’en passe. Et je ne vous parle même pas de ce que je me prends depuis que j’ai commencé la musculation en 2017 : « t’es trop musclée, ce n’est pas beau pour une femme »… mais je n’ai jamais écouté. J’ai toujours fait les choses pour moi, pas pour les autres. Et battre un record masculin, je trouve que c’est une belle manière de montrer que les femmes sont capables de repousser les limites et de réaliser des choses qui peuvent parfois sembler réservées aux hommes. C’est une façon d’essayer de faire évoluer les mentalités. Oui, il y a des différences physiques entre les hommes et les femmes, mais certaines performances réalisées par des femmes sont aussi inaccessibles à beaucoup d’hommes. Au final, les capacités ne se résument pas au genre. Alors à travers mes records et mes performances, j’aimerais que ça donne envie aux femmes d’oser, de passer au-dessus des préjugés, de ne pas avoir peur de se lancer, même si on leur dit que ce n’est pas fait pour elles. Justement, montrer que l’on peut être plus fortes que les hommes.

Votre parcours a été marqué par une blessure au genou qui a bouleversé votre rêve de devenir footballeuse professionnelle. Comment avez-vous découvert le football freestyle à cette période, et comment cette discipline vous a-t-elle permis de rebondir ?

En 2008, j’ai été victime d’une rupture du ligament croisé antérieur + le ménisque le dernier entraînement de la saison, quelques jours avant mes 18 ans, et quelques mois avant des essais dans des clubs professionnels. J’ai subi 2 opérations à 2 mois d’intervalle (+ une 3e en 2017). Quand le médecin m’a annoncé minimum 1 an d’arrêt, ça a été un vrai coup dur pour moi. D’autant plus que j’étais déjà en échec scolaire, je ne savais pas quoi faire d’autre dans ma vie que du football. C’est pendant ma convalescence que j’ai découvert le freestyle football. Un DVD de tutoriels que mon beau-père m’avait offert l’année précédente. Je ne l’avais jamais ouvert car cela ne m’intéressait pas plus que ça. Mais à ce moment, j’avais besoin de toucher un ballon, ça me manquait énormément. Alors j’ai commencé à apprendre les gestes basiques avec les mains et avec la tête puisque je ne pouvais pas encore utiliser mes jambes. Une fois ma convalescence terminée, j’ai appris les gestes de base avec les jambes. Et ce sport a été une révélation, très vite une vraie passion et je n’ai plus voulu reprendre le football traditionnel. Je voulais être freestyleuse pro. L’année suivante, je suis partie à Paris pour vivre de ma nouvelle passion. Je peux le dire, le freestyle m’a sauvée. Sans la découverte de ce sport, je ne sais pas où je serais aujourd’hui… ça fait maintenant presque 18 ans que je vis de ma passion et pour rien au monde je ne retournerais en arrière pour faire autre chose.

Vous êtes aujourd’hui championne d’Europe, six fois championne du monde et détentrice de plusieurs records mondiaux. Avec le recul, imaginiez-vous atteindre un tel niveau lorsque vous avez commencé le freestyle ?

Non, jamais je n’aurais imaginé atteindre un tel niveau. Car, pour commencer, comme je le dis juste avant, j’étais pas destinée à pratiquer ce sport. Je devais continuer le football, et sans ma blessure, jamais je n’aurais connu cette discipline. De plus, j’ai, depuis toujours, un énorme manque de confiance en moi. J’étais déjà pas certaine de réussir une carrière dans le freestyle football, même si je me suis battue pour ça, alors encore moins gagner des championnats du monde. D’ailleurs, participer à un championnat du monde n’était pas, au début, une idée qui m’a traversé l’esprit. Ce sont les membres de mon équipe de freestyle, la S3, qui m’ont dit que je devrais en faire parce que selon eux, j’avais déjà le niveau pour gagner. Mais moi, je n’ai jamais cru en moi. Alors ce qu’ils disaient… mon problème, c’est que j’ai toujours eu tendance à faire les choses pour les autres et pas pour moi. Alors j’ai participé à mon premier championnat du monde en 2011, pour les gens qui me disaient que j’étais la meilleure. J’avais 2 ans de pratique, j’ai terminé vice-championne du monde, donc là je me suis quand même dit : « Vice-championne du monde au bout de 2 ans de pratique, je peux gagner. » J’ai gagné mon premier championnat du monde en 2013. Ensuite, pour ne pas avoir une baisse de motivation dans les années à venir, je me suis lancée le défi de devenir la plus titrée au monde. Ce qui m’a permis de tenir autant d’années dans la compétition. Et en 2019, défi réalisé, en 2020 écart creusé. Et en 2023, je suis allée chercher le seul titre qui me manquait, j’ai gagné le seul championnat d’Europe auquel j’ai participé.

Le freestyle exige une grande précision technique, de la créativité, mais aussi une capacité à répéter inlassablement les mêmes gestes. Comment travaillez-vous votre mental face aux échecs, aux mouvements qui résistent et aux performances que vous souhaitez améliorer ?

Déjà, pour ce sport ou pour n’importe quel autre, si vous voulez progresser, maîtriser, devenir le meilleur, il faut être passionné parce que c’est des heures, des jours, des mois, des années d’entraînement. Il faut de la patience, de la persévérance, et de l’envie. Apprendre, ne serait-ce qu’un seul geste, peut prendre des jours, voire des mois pour le maîtriser. Ça fait 18 ans que je pratique cette discipline et je suis encore loin de tout maîtriser. Quand j’apprends un mouvement, j’essaie d’abord de comprendre comment on le fait, la position du corps, le timing, la décomposition…

Il y a des gestes que je maîtrise depuis des années, mais il m’arrive souvent, même à chaque entraînement d’ailleurs, de les rater. Le freestyle peut parfois être très aléatoire.

Et même en compétition, cela m’est beaucoup arrivé, et même pour tous les autres freestylers, de réussir des gestes parfaitement à l’entraînement, et de rater une fois sur scène. C’est parfois très frustrant quand on sait qu’on les a travaillés pendant des mois, puis une fois sur scène, ça ne passe pas. Tu te dis que tu t’es acharnée pour au final ne pas avoir réussi à montrer tes meilleurs gestes. Mais il faut accepter l’échec, parce qu’il fait partie de l’apprentissage. Il ne faut pas se décourager, il faut recommencer et surtout se rappeler pourquoi on pratique cette discipline.

En 18 ans de pratique, j’ai fait plus de mauvais entraînements que de bons entraînements. J’ai pas gagné toutes les compétitions auxquelles j’ai participé, et pourtant je n’ai jamais lâché.

Vous venez de publier votre première autobiographie, Balle au pied, destin en main. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de raconter votre histoire aujourd’hui, et qu’avez-vous souhaité partager de votre parcours que le public ne connaît pas forcément ?

J’ai ressenti ce besoin il y a presque 10 ans. Quand j’ai été invitée à raconter mon histoire au siège de l’UNESCO. Je pensais que ma vie, mon parcours étaient banals. Mais j’ai touché beaucoup de personnes dans l’amphithéâtre. Certains m’ont dit que j’avais un parcours incroyable et inspirant et que je devrais en faire un film ou même écrire un livre. J’y avais un peu pensé puis j’ai laissé en standby. J’y repensais souvent, surtout quand on m’invitait pour des conférences, des tournages pour motiver et aider des jeunes en difficulté. Puis en début d’année, la maison d’édition Dashbook me propose ce projet. Et là j’ai quand même hésité, car je me suis dit que si je publiais un livre sur ma vie, ce serait une véritable bombe, car je vais beaucoup me dévoiler, surtout sur beaucoup de choses que ma famille ne connaît pas, n’a jamais su sur mon ressenti, mon état d’esprit, ce que j’ai vécu… mais je me suis lancée. 6 mois de travail pour une autobiographie qui a vu le jour le mois dernier.

À travers mon histoire, je souhaite aider les jeunes qui peut-être vivent actuellement ce que j’ai vécu à leur âge, ou même les personnes de tout âge qui ont peut-être aussi vécu des choses similaires. Leur donner espoir même quand on pense qu’il n’y en a plus, leur montrer que, quels que soient les obstacles que l’on rencontre dans la vie, on peut toujours s’en sortir.

Votre histoire est aussi celle d’une reconversion après une épreuve sportive difficile. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette blessure qui a changé votre trajectoire, et que diriez-vous à une jeune sportive qui voit son rêve s’effondrer à la suite d’un accident ou d’un échec ?

Cette blessure a été un moment très difficile, surtout à cette période-là de la vie, à 18 ans, on sort à peine de l’adolescence et puis, la plupart du temps, on ne sait pas encore ce que l’on veut faire dans la vie ni ce que celle-ci nous réserve. On est incompris de l’entourage et souvent perdu. L’avenir sportif que je m’étais imaginé à ce moment-là c’était d’être footballeuse professionnelle. Mais avec le recul, ma blessure m’a permis de prendre un autre chemin dont je suis très fière et de découvrir que j’étais encore capable de réaliser de belles choses.

À une jeune sportive qui traverse la même épreuve, je lui dirais de ne pas perdre espoir. Je sais, c’est difficile quand on se blesse, autant moralement que physiquement. Surtout quand on sait qu’on ne retrouvera peut-être pas toutes nos capacités physiques. Mais il ne faut pas lâcher, laisser le temps à la guérison et revenir plus forte même si on emprunte un autre chemin.

Sinon je lui conseille d’acheter mon livre car j’en dis beaucoup plus dedans haha.

Vous partagez régulièrement votre passion sur les réseaux sociaux et participez à des spectacles et des tournages à l’international. Comment parvenez-vous à faire vivre votre discipline au-delà des compétitions, et quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils dans la visibilité du football freestyle ?

J’ai plus de 1000 prestations à mon actif. J’ai voyagé dans plus de 54 pays pour performer dans tous types d’événements. Les compétitions ne représentent que 30 % de ma carrière. Ce ne sont pas les compétitions qui me font vivre, mais les shows.

Les compétitions m’ont surtout aidée à avoir une notoriété plus importante que si je n’en avais pas fait.

Les réseaux sociaux jouent un rôle important car ils permettent de faire connaître ma discipline à travers le monde entier, de transmettre ma passion, de faire naître de nouveaux passionnés. Moi, je suis plus proche de la fin de ma carrière que du début. Alors c’est cette nouvelle génération qui fera perdurer la discipline. Puis la génération d’après, et ainsi de suite… car c’est, certes, un sport en plein essor, je le vois par rapport à il y a 15 ans, il y a de plus en plus de pratiquants et de plus en plus jeunes, mais il n’est pas encore assez médiatisé selon nous, les pratiquants.

Les réseaux me permettent aussi de faire des shows, car plus je suis constante et active sur les réseaux, plus je reçois de demandes pour performer à des événements.

Je l’ai vu en 2024, quand je m’étais fait pirater mes comptes. Presque 3 mois d’inactivité, ce qui a conduit à une baisse d’audience, d’abonnés et de demandes de prestations.

Après ces nouveaux records et la sortie de votre livre, quels sont vos prochains objectifs ? Avez-vous déjà en tête de nouveaux défis que vous aimeriez relever, ou un message particulier que vous souhaiteriez transmettre aux futures générations de freestyleuses ?

Je souhaiterais battre d’autres records, au moins 3 masculins de plus.

Concernant mon livre, j’aimerais en faire un film ou un documentaire style comme sur Netflix.

Pour le moment, je continue à performer sur scène. Je souhaiterais avoir plus de demandes de prestations. Car cette année, avec tout ce qu’il se passe dans le monde, et surtout en France, j’ai moins de sollicitations que les années précédentes.

En ce qui concerne mon après-carrière, je n’ai pas encore d’idées, mais si je peux rester dans ce monde-là, même sous une autre forme, j’en serai ravie.

Pour les futures générations de freestyleuses : entraînez-vous toujours avec passion, ne lâchez pas, même si vous rencontrez des obstacles, parce que vous en aurez.

Persévérez, continuez à faire connaître cette discipline. Acharnez-vous, progressez et devenez championne du monde, c’est un réel accomplissement de toutes les heures de travail fournies et une sensation incroyable quand on soulève le trophée !

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