316 Views |  Like

Frédérique Jossinet : « Le football féminin français est un modèle »

« Cet été, j’aurai deux bébés : la Coupe du monde, puis mon enfant ! » Directrice du football féminin et de la féminisation au sein de la Fédération française de football depuis quatre ans, et aujourd’hui pleinement impliquée dans le dossier « Impact et Héritage » de la Coupe du monde féminine de la FIFA France 2019, Frédérique Jossinet vit une année riche en émotions. La future maman nous raconte la gestation de cet événement organisé en France, qui sera assurément un tournant dans l’histoire du sport au féminin. Un événement pas comme les autres, pensé dès sa conception dans une logique de développement durable. 

Propos recueillis par David Tomaszek
Extrait du magazine WOMEN SPORTS N.13 de juillet-août-septembre 2019

Directrice du football féminin et de la féminisation au sein de la FFF, Frédérique Jossinet nous parle de la Coupe du monde 2019, de son impact et héritage.

Extrait du magazine WOMEN SPORTS N.13 (juillet-août-septembre 2019).

WOMEN SPORTS : Frédérique, racontez-nous tout d’abord en quelques mots votre parcours personnel, symbolique de l’histoire récente du sport au féminin en France. Le grand public vous connaît pour vos exploits en judo (une médaille d’argent olympique, trois titres européens et quatre médailles mondiales) et vous retrouve aujourd’hui comme une femme clé du développement du football féminin au sein de la Fédération française de football. Un chemin peu banal ! 

Frédérique Jossinet : J’ai joué au football quand j’étais petite. J’avais un grand-père semi-pro. Mais dans les années 1980, il était compliqué pour une fille de pratiquer ce sport. Je participais aux entraînements mais ne disputais pas les matches le week-end. C’était trop frustrant pour la compétitrice dans l’âme que j’étais. Donc je me suis tournée vers un sport mixte, le judo, avec effectivement du succès.

À l’issue de ma carrière sportive, j’ai validé plusieurs diplômes (Professorat de sport, MBA à l’ESSEC…) et j’ai connu plusieurs expériences professionnelles, dont celle de consultante TV pour les JO 2012. Puis je suis devenue entraîneure nationale de judo. Il a fallu que je me batte pour obtenir ce poste. Un garçon qui aurait eu mon palmarès n’aurait pas eu les mêmes discussions pour l’obtenir. Je me suis rendue compte au travers de ces expériences qu’il y avait beaucoup à faire pour les femmes et le sport et que je pouvais contribuer à changer les choses. Alors je me suis engagée en politique. J’ai soutenu François Hollande, aux côtés notamment de Valérie Fourneyron, qui allait devenir sa ministre des Sports. En 2013, cette dernière m’a recrutée dans son cabinet ministériel pour œuvrer sur les thématiques du sport féminin, des femmes et du sport (ce qui n’est pas la même chose !) et de la reconversion des sportifs. Nous avons mis en place les plans de féminisation des fédérations. C’est dans ce cadre que j’ai connu les dirigeants de la Fédération française de football. Puis nous avons créé avec le CSA les « 24 heures du sport féminin » qui ont permis de passer de 7% à 20% de diffusion de sport féminin à la TV. J’ai travaillé sur la reconversion des sportifs en créant les prémices du « Pacte de performance », qui permet à des entreprises d’accompagner des athlètes. En 2014, j’ai participé à l’instauration de la « Loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes » portée par Najat Vallaud-Belkacem. Dans la foulée, j’ai rejoint la FFF. 

Au sein de la FFF, votre parcours épouse celui du football féminin. Au départ, il y avait un enjeu de féminisation. Aujourd’hui, on a dépassé ce stade avec une Coupe du monde organisée en France et des objectifs de mixité et d’héritage. 

Lorsque Noël Le Graët a été élu président de la FFF en 2012 (après un an d’intérim) il a fait de la féminisation du football un enjeu majeur de son mandat. Brigitte Henriques a porté cette thématique en tant que secrétaire générale (ndlr : aujourd’hui vice-présidente). J’ai rejoint la fédération en 2014 pour diriger les actions concrètes, au quotidien. Avec pour mission première de féminiser toutes les « familles » du football : joueurs, entraîneurs, arbitres, dirigeants… Nous avons doublé le nombre de licences féminines, passant le cap des 100.000 dès janvier 2016. Nous visons désormais les 200.000 licenciées pour la saison prochaine. On peut dire sans flagornerie que l’enjeu de la féminisation est désormais dépassé. Mais pour installer le football féminin dans la durée, il fallait un grand événement structurant. L’organisation de la Coupe du monde 2019, décrochée en mars 2015, allait être celui-là. 

« Voir des femmes faire le spectacle pendant un mois ça va booster le sport féminin. Pas que le football ! » – Frédérique Jossinet

La FFF et le Comité d’organisation ont mis en place une stratégie pour que cette Coupe du monde organisée en France ait un « impact » et un « héritage » pour le football féminin. Mais au-delà des beaux discours, quels moyens financiers ont été affectés à cet objectif ? 

Grâce à l’organisation de cet événement, des moyens financiers très significatifs ont été dégagés pour accompagner le football féminin : 15 millions d’euros sur 18 mois, entre 2017 et 2019. Près de deux tiers de ce budget est consacré aux infrastructures : l’objectif est que les footballeuses puissent disposer de terrains d’entraînement et de vestiaires dédiés partout en France. Le reste du budget est consacré à de multiples projets. L’animation et le rayonnement de la Coupe du monde sur tout le territoire bien sûr. Mais aussi des projets de long terme comme la formation gratuite de femmes éducatrices, arbitres et dirigeantes… mais aussi d’hommes qui veulent s’investir dans l’encadrement du football féminin. Sans oublier le haut-niveau, avec les moyens consacrés à l’équipe de France. Aujourd’hui, il y a plus de 150 projets structurants liés au football féminin et à la mixité, partout en France. L’un des projets les plus symboliques que l’on peut citer est sans doute le « Club des 100 », un programme qui vise à faire émerger 100 femmes dirigeantes de premier rang dans le football français, via un système de parrainage, de formation et d’accompagnement très abouti. 

Les collectivités jouent-elles le jeu ? 

Absolument. Les collectivités, qui sont propriétaires des stades, participent au financement des équipements dédiés aux femmes. C’est aussi ça, l’effet d’entraînement d’une Coupe du monde ! Mais c’est surtout aux villes-hôtes de la compétition que nous avons demandé un effort très particulier. Nous avons conçu dès le départ un événement devant impacter durablement le sport en général et le football féminin en particulier, avec un héritage à la clé. Nous avons demandé aux villes candidates de s’engager sur des projets de long terme, au-delà de l’accueil des rencontres. C’était une démarche inédite ! Je me souviens de la réaction d’Édouard Philippe, qui était à l’époque maire du Havre (ndlr : avant de devenir Premier Ministre). Il était très surpris ! Puis il s’est emparé du dossier à bras le corps. Chacune des neuf villes-hôtes de cette Coupe du monde 2019 s’est engagée sur une thématique forte de politique publique : enjeux de santé publique au Havre, cohésion sociale à Valenciennes, mixité à Lyon, lutte contre la fracture sociale à Grenoble, etc. 

Cette Coupe du monde 2019 est une vitrine exceptionnelle pour le football féminin. Quels sont les enjeux de cette médiatisation ? 

Voir des femmes faire le spectacle pendant un mois, cela va booster le sport féminin. Pas que le football ! Là encore, il faut penser au coup d’après. Ce dont je me réjouis, au-delà de la visibilité de l’équipe de France sur TF1 et Canal +, c’est que depuis des semaines on voit des consultantes femmes, anciennes joueuses, débarquer sur toutes les antennes de télévision et de radio pour parler football… et pas que football féminin ! On peut citer Laure Boulleau sur Canal + ou Laure Lepailleur sur RMC qui commentent la Ligue 1 ou la Ligue des champions aux côtés des consultants hommes. Dans le dispositif mis en place par TF1, on retrouve Camille Abily au bord des terrains, Louisa Necib en plateaux… et même Élodie Thomis derrière la caméra ! Une véritable mixité se met en place. Ces filles vont susciter des vocations. 

« Les collectivités, qui sont propriétaires des stades, participent au financement des équipements dédiés aux femmes. » – Frédérique Jossinet

Le pari de la féminisation du football est gagné et celui de la mixité est en train de l’être. Quelles ont été les stratégies payantes pour obtenir ces résultats ? 

Aujourd’hui, les filles ne se demandent plus si elles veulent faire du foot mais juste où elles vont faire du foot. C’est le fruit d’un travail de fond pour changer les mentalités et améliorer les infrastructures. On est passé d’un statut contraignant (les plans de féminisation imposés aux fédérations) à une incitation par un effet d’entraînement. Lorsque Noël Le Graët a été élu en 2012, il y a eu une réflexion pour savoir s’il fallait imposer aux clubs de créer des sections féminines. On a décidé de ne pas en passer par l’obligation, mais par l’impulsion. Avec le recul, cette décision était clairement la bonne. Tous les acteurs ont pris le relais, dans les clubs et familles du football, dans les collectivités et dans les médias. Au-delà de nos espérances ! 

Les enjeux restent néanmoins nombreux pour le football féminin et la place des femmes dans le sport, n’est-ce pas ? 

On a semé des graines, il faut les faire pousser. Certaines fédérations ont une culture de la mixité, d’autres doivent encore faire des efforts. Il reste difficile pour une femme d’obtenir le même poste qu’un homme à compétence égale. Je pense notamment aux postes d’entraîneurs nationaux, mais cela vaut pour tous les postes de direction. En ce qui concerne le football féminin, il y a aussi un enjeu de remplissage des stades en D1 Féminine et de structuration des clubs féminins à tous les niveaux. Les pays étrangers considèrent que le football féminin français est un modèle et viennent nous demander conseil, mais il reste encore beaucoup à faire. Le football féminin est un produit très différent du football masculin, moins « business », plus familial, plus empreint de responsabilité sociale et environnementale. Il faut cultiver cette singularité, voire impacter positivement le football en général. Je constate que la FIFA inclut dorénavant les notions d’impact et d’héritage dans le cahier des charges de l’ensemble des compétitions qu’elle organise. Nous avons servi d’exemple. 2019 n’est pas une fin en soi, mais un début. On se souvient de la Coupe du monde 1998 et de la France « Blacks-Blancs-Beurs ». J’aimerais que l’on se souvienne de cette Coupe du monde 2019 comme celle de la mixité et de la mobilisation des femmes ! 

Quelques chiffres sur le football féminin français pour terminer :

Directrice du football féminin et de la féminisation au sein de la FFF, Frédérique Jossinet nous parle de la Coupe du monde 2019, de son impact et héritage.

Source : FFF