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Anne-Sophie de Kristoffy : « J’ai adoré travailler avec Thierry Roland, pourtant considéré comme le roi des misogynes ! »

Attention idées reçues, vous allez être sévèrement bousculées ! Anne-Sophie de Kristoffy, qui dirige le service des Sports de TF1 depuis près de 10 ans, cultive sa singularité. Triple championne de France de patinage artistique dans sa jeunesse, la Parisienne a construit avec autorité sa carrière dans le monde très masculin du journalisme sportif. Au point d’être aujourd’hui l’une des personnalités les plus influentes de la profession. Entretien sans langue de bois avec une femme pas comme les autres.

Propos recueillis par David Tomaszek
Extrait du magazine WOMEN SPORTS N.7 de janvier-février-mars 2018

WOMEN SPORTS : Vous avez démarré très jeune le patinage artistique avec le succès que l’on sait (ndlr : championne de France en 1978, 1979 et 1980). Pourquoi la Parisienne que vous êtes a choisi ce sport ?

Anne-Sophie de Kristoffy : Mes parents étaient très sportifs et nous emmenaient l’hiver à Adelboden, en Suisse, pour pratiquer les sports d’hiver. À la fin d’une journée de ski, j’ai découvert le patinage artistique. En région parisienne, il n’était pas possible de pratiquer le ski en compétition, mais le patinage oui ! Avec ma sœur, j’ai entamé très jeune ce qu’il convient d’appeler une carrière sportive précoce.

Vous avez plongé dès le plus jeune âge dans le sport de haut-niveau. Racontez-nous cette expérience peu commune.

Dès l’âge de 8 ans, j’ai disputé ma première compétition et dès 10 ans j’ai eu une scolarité aménagée (à l’époque, les dispositifs de « sport-études » n’existaient pas). Mes parents, d’origine hongroise, considéraient que la réussite à travers le sport était un vecteur d’intégration dans la société française. Ils ont fait tous les sacrifices pour nous pousser, ma sœur et moi. Mon père se levait tous les matins à 5h30 pour m’emmener à la patinoire. De 10 à 20 ans, j’ai consacré toute mon énergie à réussir dans le sport, sans délaisser les études. Je me couchais très tôt tous les soirs, j’avais une hygiène de vie irréprochable. Dès 16 ans, je suis partie seule effectuer des stages aux Etats-Unis. Il est clair que je n’ai pas eu une enfance « normale ». J’ai même l’habitude de dire que j’ai commencé à travailler à 10 ans ! Mais cette expérience du haut-niveau m’a construite. Puis les résultats m’ont permis de mieux accepter tous ces efforts. J’ai été sacrée championne de France dans toutes les catégories d’âge, puis en seniors dès l’âge de 16 ans. Titre que j’ai conservé pendant trois ans.

« Chez TF1, il n’y avait qu’une seule fille à la rédaction. Elle est partie. Je l’ai remplacée. »

À l’issue de votre carrière sportive, vous vous êtes en effet tournée, là encore très jeune, vers le journalisme. Une vocation ?

À l’époque, il n’était pas envisageable de faire une carrière professionnelle dans le patinage artistique, sauf à rejoindre la troupe « Holiday on Ice », ce qui ne m’intéressait guère. Je n’avais pas davantage envie de devenir professeure de patinage. J’étais en revanche très attirée par le journalisme. Je n’ai pas réussi d’emblée à entrer dans une école de journalisme donc j’ai entamé des études d’attachée de presse. Parallèlement, je me suis aussi appuyée sur la petite notoriété que j’avais acquise par le sport pour pousser quelques portes dans le milieu des médias. J’ai par exemple rencontré Léon Zitrone qui commentait le patinage artistique pour la télévision. Le premier à m’avoir donné ma chance est Noël Couëdel, rédacteur en chef de L’Équipe Magazine. Il m’a même installée dans son propre bureau pour me protéger de l’ambiance particulièrement machiste qui régnait dans la rédaction, à l’époque. Les journalistes, tous des hommes, me disaient carrément : « Tu n’y arriveras jamais ». Mais je me suis accrochée et j’ai aussi décroché des piges pour Libération, où j’ai appris un style d’écriture qui ne me quittera plus, avec un goût prononcé pour les sujets sociétaux et les coulisses du sport.

Votre aventure chez TF1 a commencé en 1984. Racontez-nous vos débuts en tant que journaliste au sein de la chaîne ?

J’ai frappé à toutes les portes, là encore. J’avais notamment contacté Jean-Michel Leulliot. Lorsque celui-ci a été nommé à la tête du service des Sports de TF1, en 1984, il m’a immédiatement appelée. La seule fille de la rédaction quittait son poste, il « fallait la remplacer ». J’ai démarré en tant que pigiste lors des Jeux olympiques de Los Angeles. Puis j’ai fait carrière au sein de la chaîne. Lorsque TF1 a été privatisée, en 1987, j’ai arrêté les piges dans la presse écrite pour me consacrer à temps plein à ce job. J’intervenais dans les JT et lors des retransmissions de patinage artistique. Je me suis fait ma place avec un style singulier, sans marcher sur les plates-bandes des garçons. J’ai par exemple adoré travailler avec Thierry Roland, pourtant considéré comme le roi des misogynes ! Mes sujets un peu décalés m’ont en outre valu plusieurs prix. J’ai remporté des «Micros d’or» au nez et à la barbe de certains des journalistes qui me prenaient de haut à mes débuts. C’était une jolie revanche.

Vous avez également commenté le patinage artistique pour la chaîne, puis êtes passée à la direction des reportages…

En 1994, c’est l’âge d’or de la discipline avec des audiences qui explosent. C’est la grande époque de Philippe Candeloro, Surya Bonaly et des Duchesnay. TF1 achète les droits de retransmission et me charge, en compagnie de Roger Zabel, de monter une équipe de production. C’était une époque incroyable où le patinage rassemblait plus de 8 millions de téléspectateurs en prime time ! Cette expérience m’a permis d’ajouter une corde à mon arc : le management. En 1999, les audiences ont commencé à se tasser et TF1 n’a pas renouvelé ses droits. Xavier Couture, qui venait de reprendre les rênes du service des sports, m’a demandé de créer une agence interne d’information sportive pour les rédactions de TF1 et LCI, ce qui deviendra plus tard « L’agence Sport ». Une structure qui existe encore aujourd’hui. En 2002, je deviens directrice-adjointe des reportages. Poste que j’occupe jusqu’en 2008, date à laquelle je suis nommée à la tête de la direction des sports par Robert Namias.

Depuis 2008, vous dirigez le service des Sports de TF1. C’est quoi, le style Kristoffy ?

J’essaie d’insuffler auprès de mon équipe de 14 personnes une qualité de production et une ligne éditoriale que j’ai toujours défendue. J’ai toujours aimé raconter des histoires pour les journaux d’information. Le service des sports doit être capable de traiter de toutes les pratiques du sport, sous toutes ses formes et en résonance avec l’air du temps, dans un traitement très sociétal et pédagogique.

En 2011, lors d’une audition au Sénat devant la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, vous avez déclaré que vous receviez très peu de candidatures de journalistes féminines. Est-ce toujours le cas en 2018 ?

Hélas oui. Dans les grandes écoles de journalisme, il y a encore aujourd’hui très peu de femmes qui s’orientent vers le sport. Les mentalités ont évolué mais l’autocensure des vocations demeure. Dans ce métier comme dans bien d’autres, il faut faire évoluer l’image des femmes. Je m’efforce de demander à mes équipes de rechercher en permanence des expertes femmes pour intervenir dans les sujets que nous traitons. Voir un maximum de femmes dans les grands carrefours d’audience que constituent les JT est évidemment un moyen de tendre vers la mixité.

« À l’époque où j’ai débarqué à la rédaction de L’Équipe Magazine, l’ambiance était vraiment machiste ».

Vous sentez-vous la responsabilité de mettre davantage en avant les sportives à l’écran ?

Bien sûr, mais je crois plus en la mixité que dans une stratégie de quotas. Il nous faut sortir de notre zone de confort et aller chercher ces expertes méconnues du grand public. Mais d’un autre côté, il ne faut pas promouvoir de façon artificielle des sportives qui n’auraient pas de palmarès. Je ne peux pas mettre en avant une championne si elle n’a pas de résultats. Rappelons par ailleurs que TF1 a acquis les droits de la Coupe du monde féminine 2019 de football. Nous aurons une très large couverture de l’événement très en amont. Nul doute que des visages émergeront parmi les Bleues.

Une petite question d’actualité pour conclure. Quelle est votre position sur la thématique du harcèlement sexuel ? En avez-vous été vous-même victime ?

Je n’en ai pas été victime moi-même. Sans doute parce que j’ai su me faire une place singulière de façon assez volontariste dans un univers pourtant très masculin et plutôt misogyne. Mais je suis bien sûr très favorable à la libération de la parole. Et si de nouvelles affaires sortent dans l’univers du sport, nous nous en ferons l’écho !

Anne-Sophie de Kristoffy, en bref

Née le 29 mai 1961 à Paris
Championne de France de patinage artistique en 1978, 1979, 1980
Journaliste depuis 1982, elle remporte de nombreux prix pour ses reportages
Directrice des sports de TF1 depuis 2008
Sa devise : «Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas d’erreurs »