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Cécile Hernandez-Cervellon : « J’avais les dents qui venaient trancher la neige tellement j’étais revancharde de gagner ! »

En 2014, elle était l’ « invitée surprise » de Sotchi d’où elle était pourtant repartie avec une jolie médaille d’argent en para snowboardcross. À 43 ans, Cécile Hernandez-Cervellon s’apprête à disputer ses deuxièmes Jeux Paralympiques à PyeongChang (9-18 mars 2018). Mais, cette fois-ci, elle s’y présente en qualité de double vice-championne du monde en titre (banked slalom et boardercross). Bien plus entraînée, bien plus experte et, sans nul doute, bien plus ambitieuse !

Propos recueillis par Floriane Cantoro
Extrait du magazine Women Sports N°7 Spécial hiver – Janvier/Février/Mars 2018. DOSSIER PYEONGCHANG 2018.

  • Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour les lecteurs et lectrices de Women Sports.

Je suis originaire du Sud de la France. Je suis sportive depuis toute petite : j’ai pratiqué le snowboard et le BMX en haut niveau. Je suis atteinte de sclérose en plaques depuis octobre 2002. J’ai été journaliste sur Europe 1 et au Figaro Sports. J’ai tout arrêté en décembre 2013 pour me consacrer au snowboard car j’ai eu la chance d’être découverte par un athlète de l’équipe de France de snowboard handisport, Patrice Barattero [ndlr : il est amputé fémoral]. Au moment de ma rencontre avec lui, je n’avais pas fait de snowboard depuis 10 ans car, pour moi comme pour les médecins, il était inconcevable que je remonte sur une planche avec ma maladie. Finalement, j’ai essayé et j’ai rapidement retrouvé de bonnes sensations de glisse, loin de celles que j’avais pu ressentir en valide certes, mais suffisamment agréables pour me donner envie de m’y remettre. Dans la foulée, je suis partie aux Jeux de Sotchi en 2014 et, depuis, je ne me suis jamais arrêtée.

« Sotchi, ça restera Sotchi »

Cécile Hernandez-Cervellon a participé aux Jeux Paralympiques de Sotchi quelques mois seulement après être remontée sur une planche de snowboard. © Photo Grégory Picout

Cécile Hernandez-Cervellon a participé aux Jeux Paralympiques de Sotchi quelques mois seulement après être remontée sur une planche de snowboard. © Photo Grégory Picout

  • Comment avez-vous vécu votre première expérience des Jeux Paralympiques à Sotchi en 2014 ?

Comme un rêve. Depuis que je suis malade, je vis beaucoup dans le moment présent mais là, c’était encore autre chose ! Même dans les contes de fée les plus fous, je n’aurais pas pu écrire une aussi belle histoire que celle que j’ai vécue à Sotchi. Trois mois avant les Jeux, je ne savais même pas que le para snowboard existait et que je pouvais en faire. Je suis arrivée en invitée surprise et je me suis retrouvée face à des athlètes qui s’entraînaient depuis dans années. Le jour où j’ai fait cette médaille d’argent [ndlr : en snowboardcross le 14 mars 2014], il a fallu que je regarde le tableau d’affichage pour réaliser qu’il y avait bien une médaille d’argent à côté de mon nom. Sur le podium, j’avais des étoiles plein les yeux, des papillons dans le ventre. Quand j’en parle, je n’ai toujours pas l’impression d’avoir vécu ça tellement c’était beau ! Sotchi, ça restera Sotchi.

  • À quel moment vos objectifs pour PyeongChang se sont-ils dessinés ?

Après les Jeux de Sotchi, dans mes interviews, je racontais que j’étais ravie d’avoir vécu une telle expérience. Tout le monde me demandait pourquoi je parlais au passé, comme si mon histoire sportive était terminée. J’en savais rien en fait, je me disais que j’avais 39 ans, que j’étais peut-être trop vieille pour tout ça… Puis je me suis rendue compte que la championne olympique avait trois ans de plus que moi et qu’elle continuait le snowboard. L’âge, ce n’est qu’une formalité finalement, un chiffre sur un papier. J’ai donc continué mes entraînements. Je faisais des progrès, je ridais de mieux en mieux. Il y a eu les Mondiaux, en 2015, où j’ai été sacrée championne du monde de banked slalom et vice-championne du monde de boardercross. Dans la foulée, j’ai pris mon premier globe de cristal. En 2016, j’ai également fait une saison victorieuse en gagnant les 8 étapes de la Coupe du monde. J’avais les dents qui venaient trancher la neige tellement j’étais revancharde de gagner et d’aller chercher des performances aux Jeux. Les gens me disaient : « Tu ne peux pas d’arrêter sur l’argent, il te faut l’or ! ».

  • Qu’est-ce que vous devez travailler plus, ou autrement, qu’une snowboardeuse valide du fait de votre maladie ?

J’ai de gros troubles de l’équilibre et tendance à partir en arrière en permanence. Du coup, on travaille beaucoup la proprioception. Je n’ai pas beaucoup de flexion dans mes jambes qui restent raides comme des bouts de bois alors on travaille beaucoup sur ça aussi. On insiste également sur le renforcement musculaire car je perds du poids assez rapidement, ainsi que sur l’explosivité car j’en ai peu. Un des symptômes de ma maladie est que je me fatigue beaucoup ; dans le groupe France, les garçons peuvent faire jusqu’à 6 heures d’entraînement alors que moi, au bout de 2 heures, je suis cuite ! On privilégie la qualité à la quantité, ce qui me demande d’être concentrée, consciencieuse et appliquée. J’ai besoin d’énormément de récupération active donc je trimballe un vélo pliant partout avec moi en compétition, j’ai besoin de sommeil, de kiné et d’étirements pour éviter que mon corps ne soit complètement raide car je souffre d’une grande staticité.

« Aujourd’hui, je sais ce que c’est d’aller confirmer une position dans la hiérarchie mondiale du snowboard »

  • Comment abordez-vous les Jeux Paralympiques de PyeongChang (9-18 mars 2018) ?

Contrairement à Sotchi, aujourd’hui, je sais ce que c’est d’aller confirmer une position occupée dans la hiérarchie mondiale du snowboard. Je sais également ce que c’est de s’entraîner pendant quatre ans et de faire des sacrifices. Mon plus gros sacrifice, c’est celui de ma vie de maman parce que je suis souvent loin de ma fille de 10 ans… Mais je pense quand même arriver à jongler entre ma vie de femme, ma vie de maman et ma vie de sportive. De toute façon, on n’a rien sans rien ! Puis le snowboard m’a tellement apporté que je ne le vois pas vraiment comme un sacrifice… J’étais condamnée à l’immobilité, au fauteuil roulant et à avoir une vie bien plus triste. Pour ce qui est des objectifs, j’ai passé l’été à accepter une blessure au pied gauche. J’ai repris le snowboard au mois de novembre. Mon pied est douloureux mais tient le coup. Je suis dans un état d’esprit un peu partagé : d’un côté, je me dis que ça va arriver trop vite et, de l’autre, il me tarde d’y être. J’ai envie d’être boostée par cette effervescence des Jeux. J’ai envie de prendre le départ et de performer sur ce tracé en Corée du Sud.

Cécile Hernandez-Cervellon

La force de Cécile Hernandez-Cervellon pour gagner aux Jeux : son mental de guerrière ! © Photo Grégory Picout

  • Quelles seront vos plus grandes concurrentes ?

Il y a deux Américaines, Brenna Huckaby et Amy Purdy ainsi qu’une Canadienne Michelle Salt. On est quatre et il n’y a que trois places sur le podium. Enfin, plutôt qu’une seule place pour moi ! Toutes les quatre, on se tire un peu la bourre, notamment avec Brenna : on est dans les mêmes secondes sur toutes les compétitions.

  • Selon vous, quelles sont vos qualités pour réussir à PyeongChang?

Je suis une vraie bosseuse, une acharnée du travail. Et je suis une battante. J’ai une maturité, qui n’est pas liée à l’âge mais à ce qui a pu m’arriver dans la vie. Une maturité empirique. J’ai eu l’épreuve du handicap. Je ne suis pas née avec ; je me suis réveillée un matin totalement paralysée et il a fallu apprendre à se reconstruire. J’ai dû faire le deuil de beaucoup, beaucoup de choses. Ça m’a forgé un mental de guerrière. J’ai envie de gagner un combat contre cette foutue maladie. Ce n’est pas qu’il est perdu d’avance, mais disons qu’il est compliqué car la sclérose en plaques est une maladie dégénérative et incurable. Donc j’essaie de gagner ce combat sur mon snowboard en étant performante, notamment lors des prochains Jeux.